dimanche 13 octobre 2019

Y'a un truc à faire...

Je ne peux pas travailler dans mon bureau. Fonctionnel mais petit et surtout sans aération, il s'emplit rapidement d'oxyde de carbone et après une heure à y œuvrer j'ai mal à la tête. Et puis être interrompu toutes les trois minutes par des cris d'enfant en garderie ou autre billevesée m'insupporte autant sinon plus que l'idée de rester dans une école que certes j'apprécie mais où je viens déjà de passer un certain nombre d'heures. Le Directeur que je suis rentre donc chez lui et travaille à domicile. Il n'y a rien que je ne puisse y faire, mon administration est sur internet, j'ai accès à mon courriel, et tous mes fichiers sont dans les nuages (comprenez "cloud"). J'ajoute que chez moi j'ai mon épouse adorée, mon merveilleux réfrigérateur chargé de bière, mon propitiatoire garde-manger bien garni et quelques confortables canapés où je peux reposer par intermittence mon corps meurtri et mon cerveau fumant.

Nous ne devons pas être très nombreux à travailler à domicile, bien que ce soit à la mode dans les grandes entreprises qui diminuent ainsi leur charge immobilière. La plupart des Directrices et Directeurs avec lesquels je discute ne veulent pas que leur travail de Direction empiète sur leur vie privée, alors pourtant que souvent ils s'emploient chez eux à y préparer leur "classe". Chacun son choix. en fait j'ai quotidiennement l'impression de fuir mon école le plus tôt possible. Ce qui est finalement assez comique puisqu'arrivé à la maison je m'emploie à redevenir Directeur d'école. Il faut quand même sacrément aimer cette fonction pour être bête à ce point.

Quand j'écris que je redeviens Directeur d'école, je le redeviens aussi pour le GDiD. Cela signifie que je récupère le courriel qui nous est envoyé, que je gère les affiliations par Paypal, que je lis vos récriminations diverses et subis parfois votre ire, que je prends au téléphone ceux qui veulent me contacter (ça c'est souvent lourd, en plus JE HAIS le téléphone), que... Je ne veux pas me plaindre, je trouve que les Directrices et Directeurs d'école sont une population résiliente et bien élevée, souvent pleine d'humour, et qui n'aime pas vraiment gémir. Nous aurions pourtant de quoi.

Régulièrement, disons chaque semaine, je me fais une liste de ce qu'il y a à faire pour mon école, en classant par priorité. Attention, je précise bien que ce sont MES priorités, pas celles de mon administration : mon école passe toujours devant le reste. Comme la moitié de ce que me demande mon institution est inutile ou redondant ce n'est pas pour moi un choix difficile. Et puis je rappelle à mes jeunes collègues qui me lisent que je suis un très vieux routier qui ne mettra pas longtemps à faire ce qui hélas leur prendra certainement beaucoup plus de temps qu'à moi. Réjouissez-vous ! En vieillissant vous serez comme moi ! Vous apprendrez par exemple à jeter sans remord à la poubelle les demandes qui n'ont pas de sens. 99% d'entre elles ne reviendront pas, et pour le 1% restant on vous réclamera éventuellement humblement quelque chose dans quelques semaines. Peace and love, my friends !

Vous apprendrez aussi à refaire vos PPMS en reprenant celui de l'année précédente en y changeant simplement les quelques éléments qui doivent l'être (dates, noms...) en trente minutes impression et diffusion comprises. Vous apprendrez à mettre à jour les fiches DUER en dix minutes chrono. Bref, vous apprendrez à devenir les Arturo Brachetti de la Direction d'école...

Néanmoins... ben... y'a un truc à faire. Vous n'y pouvez rien, c'est inhérent à votre fonction. Il y a aura toujours "un truc à faire". Vous avez pourtant rempli les fiches bidule, vous avez terminé le machin-chose, vous avez bouclé le trucmuche... Il vous reste un truc à faire. Eh oui, c'est comme ça,  et c'est vrai que c'est pénible désagréable frustrant agaçant. Vous aviez la veille au soir avec une certaine satisfaction terminé votre travail de Directrice ou Directeur, vous pouvez parier que vous recevrez le lendemain par courriel une invitation langoureuse à vous connecter à je ne sais quelle enquête qui pourtant ne vous concerne pas, et qui est à remplir "même état néant". Bien entendu le site sera en rade, si votre clef OTP ne vous lâche pas...

Pas d'inquiétude, de toute manière vous aurez d'autres casseroles sur le feu : recevoir la famille du petit Paul qui veut que vous expulsiez de l'école le petit Kevin qui a griffé leurs fils, et ensuite le père furibond de la grande Louise qui vient se plaindre de la maîtresse qui a tancé sa fille parce qu'elle bavarde sans arrêt. Sans oublier que le ménage a été fait par-dessus la jambe dans la classe de Mme Souk qui vient vous disputer comme si c'était vous qui teniez le balai. Il y aura aussi le toner du photocopieur à changer, et... bref.

Ne vous sentez pas coupable si vous avez envie de tout jeter par la fenêtre, enseignants et élèves compris. C'est humain, et ma foi beaucoup de ce qu'on vous demande peut attendre. Vous savez la bonne nouvelle ? Personne ne viendra râler parce que personne ne peut se passer de vous. Si personne n'est irremplaçable, le Directeur en revanche l'est. Car le Directeur d'école est un élément clef. Sa fonction est indispensable. Le rôle qu'il joue, le travail qu'il fait, est une des deux bases du fonctionnement de l'école, la seconde étant celle d'enseignant. Mais ce sont deux rôles bien différents, deux métiers qui se complètent, et qui pour nous malheureusement se superposent au risque parfois de les mal faire.

Il faut apprendre à se préserver, sans culpabilité. C'est difficile. Il est compliqué de se rendre compte de la surchauffe, et le burn-out arrivera sans crier gare. Et puis nous connaissons des années tourmentées et d'autres plus simples. Résister aux assauts quotidiens demande beaucoup de force. Mais soyez malheureusement assuré que personne dans votre entourage professionnel ne comprendra dans quel état vous êtes si vous ne le réalisez pas vous-même. Je peux hélas vous en parler en connaissance de cause : l'année dernière je n'ai rien vu venir.

Alors, je vous avoue que certaines déclarations syndicales, dans cette triste période de deuil que nous connaissons, me prennent sérieusement la tête. Oser encore ne réclamer que "du temps, un secrétariat, des injonctions allégées et un meilleur salaire", c'est nier encore et toujours la spécificité de notre fonction. Du temps ? Christine Renon était totalement exempte de charge de classe. Un secrétariat, et des injonctions allégées ? Une des choses qui semble-t-il a précipité son geste était le rapport avec les familles, dont nous savons tous le poids que personne ne peut porter à notre place. Un meilleur salaire ? Elle dénonçait dans son courrier ses conditions de travail, pas le montant de son traitement.

Je ne dis pas que je ne souhaite pas avoir un secrétariat - surtout formé et compétent -, mais j'ai déjà expliqué que dans les conditions actuelles de fonctionnement de l'école celui-ci ne pourrait être qu'employé par le collège ou la municipalité, ce qui ne me plait pas car j'estime que les Directrices et Directeurs d'école ont déjà aujourd'hui suffisamment de difficulté à gérer l'emploi du temps de personnels dont il n'ont pas la maîtrise avec les ATSEM, les AESH, ou autres. Et qui peut croire à une généralisation de ce système ? Ma petit école de trois classes m'incite à pouffer.

Je ne dis pas non plus que je ne souhaiterais pas être mieux rémunéré. Mais que peut-on attendre dans la mesure où nous ne sommes que des PE avec un second métier ? Des points d'indice en plus ? Il a déjà été fort compliqué d'obtenir une sorte de consensus autour des échelles de rémunération lors des "accords PPCR", on peut légitimement s'attendre à une belle foire d'empoigne, surtout qu'il n'est pas certain que tous les syndicats seraient si contents de nous voir distingués de la masse des enseignants.

De toute manière ces mesurettes ne peuvent pas être des solutions pérennes. Nos conditions de travail ne changeraient pas, la barque continuerait à prendre l'eau d'autant plus qu'on prendrait prétexte d'une pseudo-amélioration pour la charger encore plus. Nous ne sommes plus au XIXème siècle, notre fonction est singulière, il nous faut absolument un "statut d'emploi fonctionnel" adapté à notre travail et réservé aux enseignants du primaire, qui nous permette de rejoindre le corps des PE quand et si on le souhaite. Pour cela il faut changer le statut de l'école, lui donner une existence juridique et donc une ampleur inédite qui identifie parfaitement son rôle et ses responsabilités, la protège des abus institutionnels, territoriaux, parentaux. C'est là le projet du GDiD. Au sein de cette nouvelle école, accompagné d'une équipe d'enseignants mais aussi d'une équipe administrative comprenant secrétariat, CPE, surveillants, gestionnaire, la Directrice ou Directeur d'école chef d'établissement aura enfin les moyens de son action et le plein et entier exercice de son métier. Cela ne pourra pas se faire partout, tout de suite, sans précaution ni sans consensus entre la collectivité, l'Etat, les enseignants. Il faudra de nombreuses fusions, dont les plus évidentes sont déjà les fusions maternelle-élémentaire, qui se justifient pleinement pédagogiquement. Cela prendra du temps, mais ce sera un tout petit prix à payer pour que notre école enfin change au mieux des besoins de nos élèves et de leur réussite.


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dimanche 6 octobre 2019

Un statu quo qui nous tue...

Je suis écœuré de la façon dont certains utilisent la mort de Christine Renon pour leurs intérêts syndicaux, faisant fi de ce qu'elle a abondamment expliqué dans son triste dernier courrier. Ce que je lis ou entends depuis deux semaines sur les réseaux sociaux ou sur certains médias me trouble profondément, et m'interroge grandement quant à l'honnêteté intellectuelle de ceux qui propagent ces mensonges et approximations. Au détriment d'ailleurs de la moindre logique, ou en faisant semblant de méconnaître le fonctionnement des écoles, ou encore au pire en faisant abstraction du droit du travail. Alors il faut bien que quelqu'un s'y colle, pour rappeler la vérité, pour dénoncer les mensonges...

Si ce n'était un tel drame qui donnait lieu à toutes ces âneries, je pourrais trouver comique de me faire moi-même accuser de l' "exploiter". Comme si depuis quinze ans je ne me débattais pas pour défendre la cause des Directrices et Directeurs d'école, comme si depuis tout ce temps je n'expliquais pas la misère grandissante de nos conditions de travail, comme si depuis vingt ans le GDiD ne martelait pas les mêmes propos. Quand on veut noyer son chien...

Depuis deux semaines donc certains syndicats transforment insidieusement - mais avec une certaines grossièreté tout de même - la question de la Direction d'école en problème général de l'enseignement. Ben non.

" (...) Le travail des directeurs est épuisant, car il y a toujours des petits soucis à régler, ce qui occupe tout notre temps de travail et bien au-delà du temps rémunéré, et à la fin de la journée, on ne sait plus trop ce que l'on a fait.

Pour ma part, j'ai toujours fait pour le mieux pour les élèves, les enseignants, les parents, j'ai essayé de me rendre disponible au maximum pour chacun, toujours répondu positivement à un service que l'on me demandait. (...)

Mais les Directeurs sont seuls ! Seuls pour apprécier les situations, seuls pour traiter la situation car les parents ne veulent pas des réponses différées, tout se passe dans la violence de l'immédiateté. Ils sont particulièrement exposés et on leur en demande de plus en plus sans jamais les protéger.

La semaine après la rentrée, ils sont déjà épuisés.

Le nombre de personnel dans des collèges qui reçoivent le même nombre d'élèves que nos écoles montre le degré de l'exposition et du stress dans les situations tendues quand on est seul.

C'est une honte qu'il y ait des directeurs non déchargés. (...)

La perspective de tous ces petits riens qui occupent à 200 % notre journée. (...) "

Christine Renon nous parle bien de son métier de Directrice d'école, ce sont bien ses limites, ses dangers, ses exigences non reconnues et non soutenues qu'elle dénonce. D'ailleurs le rapprochement qu'elle fait avec le fonctionnement des collèges est fort clair. Comme le rapportait un bon camarade sur le groupe Facebook du GDiD :

« Collège [anonymisé] 298 élèves, 1 chef d'établissement à temps plein, 1 secrétariat, 1 CPE à temps plein, des surveillants, 1 gestionnaire…

École élémentaire [anonymisé; même commune] 304 élèves, 1 directeur chargé de classe à mi-temps et puis rien....

Cherchez l'erreur M le Ministre de l’Éducation Nationale. »

Christine Renon faisait évidemment aussi cette amère comparaison. Alors que me répond-on ? On m'a écrit que "si elle avait gardé son "aide administrative" elle ne se serait pas donné la mort." Peut-être. C'est possible. Je ne peux pas, moi, ni l'assurer ni écrire le contraire. Mais je trouve l'affirmation osée. D'autant plus qu'elle implique que ces "aides administratives" auraient été indispensables, ce que je nie avec force. Je ne doute pas que dans certaines écoles certaines personnes aient pu apporter une aide précieuse, mais ce ne fut certainement pas le cas partout. De mon côté, j'avais un nouveau boulot : j'ai dû former des personnels qui n'avaient aucune idée de ce qu'est une école, j'ai dû leur apprendre à utiliser un ordinateur, j'ai dû systématiquement repasser derrière pour rectifier de nombreuses erreurs... j'en passe et des meilleurs, pour ne pas citer ceux qui sont partis après quelques semaines. Ce que je ne saurais leur reprocher : faire un tel travail sans statut clair ni formation ni salaire un minimum décent, j'ai toujours trouvé ça ahurissant ! Qu'on veuille aujourd'hui me soutenir que c'était un bien me dépasse. A moins que certains enseignants - de "gauche" certainement - trouvent raisonnable d'exploiter leurs semblables.

On me rétorque qu'alors il faut dans les écoles des secrétaires formés et statutaires. Le terme "statut" ne hérisse personne quand on l'évoque pour un personnel administratif, mais fait suffoquer certains quand il s'agit des Directrices et Directeurs d'école... C'est comique. Ceci écrit je suis parfaitement d'accord, je veux bien une ou un secrétaire formé et bénéficiant d'un statut, même partagé avec d'autres collègues. Un statut donc... mais lequel ? L'école n'est pas un établissement, elle ne peut employer personne, ce qui signifie qu'un tel secrétariat ne peut être que sous les ordres d'un IEN, ou d'un établissement du second degré, ou d'une municipalité.

Evidemment je sens que ça coince. L’œil de Moscou n'est pas loin. La tutelle du collège a été mise à mal récemment, c'est pour certains syndicats un casus belli. Les IEN alors ? Aïe aïe aïe, on ne veut pas d'un "petit chef" dans l'école, alors l'idée que les IEN y mettent le pied est inacceptable. La Mairie ? Encore pire ! Curieusement, lorsque je donne cette réponse où je lis cette proposition d'un secrétariat statutaire dans les écoles, la discussion s'arrête aussi sec. Je n'en suis pas vraiment surpris, contrairement au GDiD les syndicats réfractaires n'ont jamais réfléchi à la question. Mais il faut bien se rendre à l'évidence : la seule possibilité pour une école de bénéficier d'un secrétariat serait que l'école devienne un établissement. Mon Dieu, qu'ai-je écrit là ? C'est le projet du GDiD, parce qu'après des années de réflexion nous avons abouti à la conclusion qu'il s'agit de la seule solution raisonnable et pérenne.

Nous en sommes persuadés, avec quelques syndicats alliés, le ministère peut-être aussi. Alors je lis l'excitation des autres qui voient le vent tourner : "au secours, les EPEP reviennent !" et évidemment "les enseignants n'en veulent pas". Il n'est plus question de ce que veulent les premiers concernés, soit les Directrices et Directeurs d'école. Pour certains syndicats nous n'avons pas, nous ne devons pas avoir voix au chapitre. J'imagine que pour ces gens-là nous sommes trop cons pour imaginer correctement ce qui pourrait nous aider à exercer correctement notre métier. Nous autres, Directrices et Directeurs d'école, savons bien pourtant pour qui nous travaillons : nos élèves dont le bien-être à l'école et la réussite nous sont primordiaux, les familles, les enseignants. Je cite encore Christine Renon :

" (...) j'ai toujours fait pour le mieux pour les élèves, les enseignants, les parents, j'ai essayé de me rendre disponible au maximum pour chacun, toujours répondu positivement à un service que l'on me demandait. (...) "

Oui, c'est pour cela que nous travaillons, et c'est pour le faire correctement que nous ne voulons plus d'un statu quo qui nous tue. Adieu Christine, j'aurais bien aimé vous connaître. Je vous rendrai hommage encore une fois lors du premier Conseil d'école de cette nouvelle année scolaire attristée, en proposant à ses membres une minute de silence à votre mémoire. Cela ne vous aidera pas, mais je ne veux pas vous oublier.


mercredi 2 octobre 2019

Des témoignages à pleurer...

Depuis le geste de notre collègue Christine Renon à Pantin, les témoignages s'accumulent dans les boîtes de courriel du GDiD. Je ne peux pas répondre à tous, je suis désolé, mais moi aussi entre ma classe, le Direction de mon école, mes responsabilités familiales et le GDiD je suis aux taquets, la tête dans le guidon, et fort fatigué également.

Néanmoins je veux citer certains, dans l'anonymat bien entendu et sans que quiconque puisse être "repéré" par une institution qui nous le savons tous est plus rapide à dégainer pour nous blâmer que pour résoudre ses propres problèmes... ou simplement montrer la moindre compassion pour une Directrice qui s'est donnée la mort de manière très explicite, ou pour une profession entière de Directrices et Directeurs qui paye quotidiennement le prix fort.

Je n'ai pas changé un mot de ces témoignages. Les parenthèses indiquent une omission volontaire (texte trop long, indice trop flagrant...) :

" '...) On s'épuise bien plus vite quand personne ne se rend compte (ou ne veut pas se rendre compte) des heures de travail invisible (combien de soirées devant mon ordinateur pendant que beaucoup d'autres sont devant leur télévision): les collègues ne se posent même pas la question, les parents ne peuvent pas le savoir et la hiérarchie fait semblant de ne pas s'en rendre compte (...)"

"(...) la responsabilité qui à mon sens n’appartient qu’au seul système. Celui-là même qui détruit ceux qu’il est sensé protéger , qui isole et qui reste sourd à la souffrance de ses plus humbles et dévoués éléments. Alors stop au dévouement ,à l’humilité et à la culpabilité ! Il ne faut plus que de tels drames se passent (...)"

"(...) toujours en convalescence suite à une succession de « burn-out » accumulés les dernières années de ma carrière (...), tenant difficilement le coup, mais restant debout grâce à une vie privée riche et chaleureuse, mais accumulant les problèmes de santé (bronchites, sinusites à répétition, pneumonie grave … ), retournant sans cesse au travail après un minimum de jours d’arrêt- maladie, et épuisement important qui a fait que depuis, mes paupières se ferment à tout moment pour m’obliger à me reposer et NE PLUS VOIR. (...)"

"(...) Cette année je ne suis plus directrice, j'ai jeté mon tablier après plus de 20 ans de direction. C'était devenu trop difficile ces dernières années... (...)"

"(...) ces beaux projets ces belles idées ne résistent pas aux contraintes du temps. Concilier le métier, l'engagement associatif ou participatif et la vie privée est compliqué. (...)"

"(...) Pour une moyenne de 50 h par semaine, le nez dans le guidon, pendant toutes ces années, comment avons - nous pu le faire ? (...)"

"(...) Jusqu’à quand notre investissement de chaque jour, notre envie de bien faire notre travail nous porteront sans que nous nous effondrions? Directrice (...) depuis 20 ans, je fais de mon mieux mais l’épuisement me gagne comme pour Christine que je ne connaissais pas personnellement mais que je comprends tellement ! Je ne tiens que parce que je pense aux collègues, à mes enfants, aux élèves et à leurs familles... (...)"

"(...) J'ai été instit puis PE, douze ans directeur d'écoles parfois grosses... Et puis j'en ai eu marre ! Marre d'être méprisé, maltraité (à tous les sens du terme), d'exercer un métier fantôme ! (...) je n'ai rien vu changer, et (...) j'ai passé le concours de personnel de direction. Avec succès. J'ai laissé tomber l'école pour le collège, où tout n'est pas merveilleux mais où il y a un statut, un métier, une carrière. (...)"

"(...) cette pauvre Christine Renon, qui à mes yeux, était évidemment une cheffe d'établissement ! (...)"

"(...) Je suis directrice depuis plus de 15 ans, (...) et j’aime mon métier. Je n’ai jamais connu une rentrée comme celle-ci. Comme tous les ans, je ne pars jamais de l’école avant 18h (souvent vers 19h30), je déjeune en 15-20 min max pour travailler le midi, je suis à l’école tous les mercredis matins (4h au minimum) et tous les samedis ou dimanches matins (3h aussi minimum, souvent plus). Mais, contrairement à d’habitude, je suis loin d’avoir terminé. Je m’en vais donc (oui, j’ai des enfants que je tente de voir entre deux portes) en laissant tout un tas de trucs moins urgents sous la carpette et ma conscience professionnelle ne s’en accommode pas. Depuis plusieurs jours, j’ai une douleur dans la poitrine et je remarque que je suis stressée. (...)"

"(...) Je suis directrice depuis 13 ans et les conditions de travail sont de plus en plus difficiles. Je suis de ceux et de celles qui espèrent toujours que les choses évoluent dans le bon sens mais c’est de pire en pire. (...)"

"(...) ... Au début, j'y arrivais à peu près, puis au fil des années j'ai senti la pression tomber sur la fonction (...) J'ai tenu bon jusque mon âge légal de retraite (...) Je suis partie épuisée sans avoir tous mes trimestres (...). Et je respire ! Le geste de Christine Renon m'a ébranlée et réveillé tous mes démons... D'autres avant elle se sont suicidées dont une directrice formidable à Belfort il y a quelques années, mais ce qui me touche, c'est le sacrifice de Christine qui très lucide quand elle a écrit toutes ses lettres qui sont autant de témoignages sur les conditions de travail des directeurs d'école : ce qu'aucun n'avait jamais osé faire, elle l'a fait ! (...)"

Evidemment j'ai aussi reçu des courriels mettant en cause le monde syndical, et bien sûr plus particulièrement le SNU, FO et SUD, dont nous savons tous qu'ils proclament à tous les vents que les Directrices et Directeurs d'école ne peuvent être que "des enseignants comme les autres" :

"(...) les responsables on les connait. (...)"

"(...) un syndicat en particulier parle du problème de la "direction d école" pour une nouvelle fois ne pas nous nommer. Honte à eux ! (...)

"(...) ce qui me rend furieux, c'est la lamentable récupération qu'en font les syndicats alors qu'ils ont favorisé cet acte. Et tout bien réfléchi, ils sont même fautifs. (...)"

Je dénie clairement au SNU toute légitimité pour parler au nom des Directrices et Directeurs d'école. Leurs proclamations de ces derniers jours sont une offense à la mémoire de Christine Renon, qui était très claire dans son courrier, qu'il faut lire bien entendu, si vous ne l'avez déjà fait.

Je dénie également au désastreux organe du politburo du SNU soit le "Café Pédagogique" toute compétence pour simplement évoquer la question de la Direction d'école. Ce torchon a fait suffisamment de mal depuis qu'il existe pour avoir aujourd'hui la décence de se la boucler.

S'il faut lire un article, c'est plutôt celui - remarquable - de Cécile Roaux dans The Conversation. Pas étonnant, elle a été Directrice d'école, et sait intimement ce dont elle parle. Elle ne fait pas semblant d'oublier les problèmes qu'elle a pu connaître au profit d'une idéologie douteuse, elle ! J'en cite un extrait où elle fait bien remarquer que les "deux tiers des directeurs réclame ce statut." Ce statut que nous portons depuis vingt ans :

"(...) C’est à n’en pas douter un grave problème pour le système scolaire, et donc finalement pour les élèves eux-mêmes. En effet, la littérature scientifique est très claire : de la qualité du leadership dans une école – en particulier de la manière dont est suscité et coordonné le travail en équipe – dépendent la qualité des apprentissages et la prévention de problèmes comme la violence et le harcèlement, sans que ce soit bien entendu le seul facteur.

Malgré cette évidence, dans nos propres recherches portant sur un échantillon national contrôlé de près de 6 000 enseignants du primaire dont 2 221 directeurs et directrices, les deux tiers des enseignants refusent l’idée d’un statut hiérarchique des directions d’école. À l’inverse la même proportion de deux tiers des directeurs réclame ce statut.

On pourrait y voir là un conflit de pouvoir classique où les enseignants « résisteraient » à une hiérarchie malveillante et où à l’inverse les directeurs en quête éperdue d’une amélioration statutaire et salariale seraient prêts à pactiser avec cette même hiérarchie, voire à en devenir le représentant sous la figure honnie et maintes fois évoquée dans nos travaux du « petit chef ».

Ce n’est pas aussi simple parce que c’est oublier les souffrances réelles des directeurs. Elles ne sont pas que réclamation d’un « statut », qui ne réglerait sans doute pas ces difficultés. Ces difficultés sont à la fois une réelle question de moyens, mais surtout une question de légitimité et de clarification idéologique, nécessitant une véritable mise à plat des relations de pouvoir au sein de l’institution. (...)"

Il faut lire cet article en entier, pas se contenter de la citation qui précède. Parce que voilà des choses qui font plaisir à lire. Mais je me serais passé volontiers de cet abominable coup au cœur que fut le suicide de notre collègue... J'ai encore mal, très mal.

Pascal Oudot

dimanche 29 septembre 2019

Nous avions le même âge.

Il m'aura fallu la semaine pour retomber de mon désespoir suite au geste fatal de notre collègue de Pantin. Je reste abattu, et ma colère est encore présente.

Après douze années de travail personnel incessant pour que les Directrices et Directeurs d'école soient reconnus - vingt ans pour mes camarades du GDiD -, en arriver à un tel drame est pour moi dévastateur. Je ressens ce grand malheur comme une faillite personnelle, tout autant qu'Alain Rei, président de notre association, qui écrivait jeudi dernier dans une lettre à nos membres :

"Difficile d'avoir une parole juste après un tel drame. Le GDiD a toujours milité pour la reconnaissance des Directrices et Directeurs d'école. Depuis presque 20 ans sans relâche nous avons essayé de porter la réalité de notre métier au plus haut de l'Etat sans oublier de la partager avec les décideurs locaux. Depuis presque 20 ans nous alertons les syndicats, les différents pouvoirs politiques de la violence de ce métier, de ce sentiment d'isolement que nous ressentons souvent. Depuis presque 20 ans nous parlons de cette souffrance au travail qui est multi-factorielle et qui de fait est plus difficile à contenir. Depuis presque 20 ans nous espérons que les choses évoluent....Et pourtant !

Pourtant des drames comme celui là se sont déjà produits.

Pourtant de nombreux collègues nous ont quittés et après l'émotion on les oublie.

Nous avons failli collectivement car nos circuits d'aide n'ont pas fonctionné.

Nous avons failli collectivement car nous n'avons pas vu cette détresse.

Nous avons failli collectivement car nous n'avons pas su nous organiser pour que ce métier que nous portons soit réellement reconnu à la hauteur de l’engagement que nous avons.

Alors aujourd'hui nous sommes tristes. Tristes et en colère. En colère car cette responsabilité collective sera sans doute peu partagée. Cette responsabilité collective sera noyée dans cette évidence qu'un tel acte si terrible si définitif ne peut-être dû qu'à un mal être général, dont le travail n'est sans doute qu'un des éléments....... Nous sommes en colère parce que malgré nos alertes, les choses vont reprendre comme chaque fois et que le temps fera son terrible travail d'effacement, et d'oubli. (...)"

Comment continuer ? Certes nous ne sommes pas seuls. Depuis toutes ces années le GDiD a réussi à convaincre et à fédérer de nombreux élus, députés, sénateurs, de nombreux collègues Directrices et Directeurs, plusieurs syndicats et non des moindres; les rapports se sont accumulés, les questions au gouvernement aussi, nous étions encore en mai dernier au Ministère. A chaque fois nos interlocuteurs nous disent que notre situation ne peut pas durer, qu'ils vont faire quelque chose, que ça va changer. Les paroles s'envolent, les ministères changent, les anciens présidents meurent, et rien ne bouge et rien n'a bougé. Ou si peu. Ou beaucoup mais personne ne semble vouloir en tenir compte ! Ainsi grâce au GDiD depuis cinq ans notre métier est caractérisé par un référentiel qui nous définit bien comme des personnels particuliers aux responsabilités diverses bien différenciées de celles d'un enseignant. Pour autant nous n'avons rien obtenu de ce qui aurait dû l'accompagner, à part une portion de la récente "classe exceptionnelle" qui je le rappelle au départ devait nous être totalement réservée. Mais nos moyens d'action ? Mais notre reconnaissance ? Je le ressens d'autant plus cruellement que Directeur d'une petite école maternelle je prends de plein fouet la nouvelle obligation d'instruction qui m'oblige par exemple à demander l'avis de mon IEN pour autoriser mes petits de trois ans à faire la sieste à la maison lorsqu'ils s'endorment le nez dans leur assiette... On ne pouvait pas me donner cette responsabilité ?

Ne parlons même plus de notre temps de travail, ni de la pression quotidienne dans une petite école comme la mienne où je dois assumer un temps d'enseignement complet et être Directeur par-dessus le marché. Ne croyez pas que j'envie particulièrement les collègues qui gèrent des plus grosses écoles, ou ceux qui sont en élémentaire. Christine Renon dirigeait onze classes, sans secrétariat, sans CPE pour recevoir les familles, sans reconnaissance institutionnelle ni soutien, sans avoir jamais les moyens de ses choix, sans être rémunérée non plus à la hauteur de sa tâche. Elle l'explique clairement dans cette épouvantable lettre qu'elle nous laisse comme un testament désespéré : elle est seule, nous sommes seuls...

Quand j'ai lu la première déclaration de Francette Popineau, du SNU-IPP, j'ai blêmi : "Nous ne voulons pas faire des directeurs et directrices d'école des supérieurs hiérarchiques". C'est quoi cette obsession à la con ? Une telle déclaration dans ces circonstances est infâme. Je me fous royalement d'être le supérieur hiérarchique des enseignants qui travaillent avec moi ! Supérieur que je suis de toute manière de facto quand par exemple je leur accepte ou refuse une sortie scolaire. Et puis que je sache les principaux et proviseurs sont les supérieurs hiérarchiques des professeurs du secondaire et ça n'a pas l'air de gêner quiconque. Il faut arrêter, là, stop ! Et puis Christine Renon, pourtant syndiquée dans cette centrale, fait elle-même la comparaison dans sa lettre. Alors ?

Je suis comme vous, je continue. J'ai fait mon boulot chaque jour depuis le passage à l'acte de notre collègue, avec tout ce que je pouvais y mettre d'humanité, avec le sourire envers les enfants et les parents, et en arrière-plan un nuage noir de douleur et de remord de n'avoir pas réussi malgré mon investissement au GDiD à changer ce qui doit être changé. Pas encore de mutatis mutandis, j'en suis bourrelé de honte. Parce que, peut-être... peut-être que Christine Renon serait encore avec nous, épanouie dans son métier comme elle a essayé de l'être pendant tant d'années au service de ses élèves et des enseignants.

Nous avions le même âge.

dimanche 22 septembre 2019

Vote par correspondance...

Un arrêté ministériel du 19 août dernier modifie celui du 13 mai 1985 relatif au Conseil d'école. Il donne au Directeur d'école un pouvoir décisionnel supplémentaire qui reste ignoré de la plupart des personnels, et soigneusement tu par beaucoup de DASEN. Concrètement ça bredouille dans certains départements.

Je cite l'extrait de l'arrêté qui nous intéresse :

"Le vote a lieu à l'urne et par correspondance ou exclusivement par correspondance sur décision du directeur d'école, après consultation du conseil d'école."

Il est très rare que le pouvoir décisionnel du Directeur d'école soit confirmé, conforté, que ses choix soient valorisés et, pour le cas qui nous occupe, puissent influer favorablement sur la masse de travail qui nous incombe. Je dois donc saluer la volonté du Ministre qui nous donne des droits supplémentaires et non des devoirs. Voilà qui change...

Mais qu'est-ce que cela signifie concrètement.? Légalement nous devons ouvrir le jour du scrutin un "bureau de vote" accessible pendant quatre heures, avec isoloir et tout le bataclan. Si je peux l'admettre dans une grande école, il est clair que sur la plus grande partie du territoire peu de parents viennent voter à l'urne, si ce n'est aucun. Dans mon école sa dernière apparition date d'il y a quinze ans et depuis personne ne s'est jamais déplacé... les parents ont manifestement autre chose à faire.

Nous autres Directrices et Directeurs d'école avons donc désormais le droit de décider de ne faire voter que par correspondance. Oui, c'est bien à nous de décider, le texte est parfaitement clair. Mais avant nous devons opérer une "consultation" du Conseil d'école.

C'est là que le bât blesse, et c'est là que certains DASEN dans certains départements s'arrogent le droit de restreindre la portée du décret, ce qui est totalement illégal, en exigeant une réunion extraordinaire du CE, voire même en interdisant totalement de procéder cette année à un vote par correspondance. Je suis effaré de voir des administratrices et administrateurs de l'Education nationale oser limiter la portée d'un décret ministériel, et avec quelle audace parfois !

Le texte dit que le Conseil d'école doit être "consulté". Les mots ont leur importance, et dans un cadre légal leur choix n'est pas anodin. En l’occurrence il ne s'agit pas d'une interprétation mais d'une stricte application : tant que les élections ne sont pas faites l'ancien Conseil d'école est toujours valide; ses membres (dont le Maire ou son représentant et un membre du Conseil municipal, le DDEN, etc) doivent donner leur avis, car c'est bien le sens du terme "consultation", et vous ne trouverez jamais nulle part un autre sens juridique que celui-là. Il s'agit donc de demander leur avis à tous les membres de l'ancien CE, de préférence par écrit ou par courriel, mais sans exclusive, quoique je préfère pour ma part conserver une trace de leur choix. Je rappelle utilement ici que toute la jurisprudence actuelle vise à considérer le courrier électronique - qui est traçable - comme une preuve valide en justice.

Mais NULLE PART il n'est écrit que le Conseil d'école doive être réuni, contrairement à ce qu'osent affirmer certains DASEN. On peut bien entendu convoquer un CE exceptionnel, mais ce n'est pas non plus une obligation.

Une fois cet avis donné, favorable ou pas, le Directeur décide. Point barre. Doit-il suivre l'avis des membres du Conseil d'école ? Non, car ce n'est pas un scrutin, juste une consultation. Puisque je vous dis que c'est le Directeur qui décide !



Bien entendu il faut savoir être diplomate. Se mettre à dos les membres institutionnels du CE ou les représentants des familles n'est pas forcément opportun. On vient de me soumettre le cas où tout le monde est d'accord pour ne faire qu'un vote par correspondance, sauf la municipalité. Pour ma part dans ce cas je préférerais m'abstenir afin de conserver de bonnes relations avec les élus. Mais pour autant c'est toujours le Directeur qui décidera, et c'est à lui de prendre ses responsabilités  et de les assumer. Dans la discrétion peut-être si c'est nécessaire...

Il faudra de toute manière mettre la question à un ordre du jour quelconque pour le scrutin d'octobre 2020. Mais là encore, majorité ou pas, ça restera la prérogative du Directeur de décider de n'opérer que par correspondance, puisqu'il ne s'agira encore une fois que d'une "consultation".

J'invite donc les Directrices et Directeurs d'école de France à résister aux pressions illégales des DASEN ou IEN qui voudraient imposer leur volonté malgré le texte. J'invite les syndicats d'enseignants à soutenir les Directrices et Directeurs d'école dans cette démarche respectueuse de la loi et du décret du 19 août 2019 dont je remercie encore une fois le ministre. Je veux également préciser que le GDiD s'est toujours considéré comme "légaliste", soit parfaitement respectueux des textes qui régissent le fonctionnement des écoles, même si certains sont obsolètes. C'est encore aujourd'hui le cas, et le cas précis. Je ne crois pas non plus que cette date de parution du décret au Journal Officiel soit un hasard : si le Ministre n'avait pas voulu qu'il s'applique avant 2020 il aurait très bien pu attendre la fin octobre pour le signer.

Peut-être au fond certaines choses avancent-elles, discrètement certes, mais sûrement. Peut-être également est-il possible que le GDiD puisse prochainement vous annoncer quelque progrès dans la définition et la reconnaissance de notre métier. Mais chuuuut ! Je n'ai rien écrit pour l'instant.

***

Un mot encore. C'est VOUS, vous tous qui nous soutenez, qui croyez à un avenir meilleur pour les Directrices et Directeurs d'école, c'est vous qui nous poussez à continuer. C'est pour vous que nous allons persister. Vaille que vaille.

Alors pensez aussi à nous soutenir financièrement. Nous ne vous demandons que 20 €, mais ça paye les déplacements, les courriers, l'internet, le téléphone. Rien ne vous interdit de donner plus, rien ne vous y oblige non plus. Mais si vous nous lâchez, nous sommes foutus. C'est ici : http://gdid.education/index.php/adhesion/

mercredi 18 septembre 2019

J' hallucine...

J'hallucine en tombant (le cul par terre) sur cet article québécois qui évoque "la maternelle à quatre ans à temps partiel". Je rappelle qu'au Québec comme dans la plupart des pays civilisés l'école obligatoire commence à cinq ans, et qu'elle est conçue pour.

Le souci évidemment n'est pas tant cet âge butoir que l'aide apportée par l'Etat aux familles, parfois réduite à néant dans certains pays ou au contraire exaltée ailleurs.

Ici l'instruction est désormais obligatoire à trois ans. On me susurre à l'oreille que c'est pour des raisons d'égalité - pourquoi pas -, mon petit doigt lui m'exprime avec indignation que c'est plutôt par facilité parce qu'il n'existe en France pas grand chose pour aider les familles, que le nombre de crèches est ridicule, que... bon. Soyons honnête, de toute manière 99% des petits étaient déjà scolarisés. C'est plutôt pour l' "école à la maison" que ça va être n'importe quoi mais je dis ça moi non non je n'ai rien dit je préfère fermer ma gueule va-t-on vérifier comment les enfants de trois ans font la sieste chez eux ? Doudou ou pas doudou, teuteusse ou pas teuteusse, et franchement l'Etat français n'avait rien de mieux à faire ? Il faut croire que ça ne lui coûtait pas cher...

Je vois d'ici un Conseil des ministres : "Bon, les mecs, faut qu'on trouve des trucs qui font bien, qui vont éblouir les autres pays, qui feront croire qu'on veut que le bien de nos concitoyens, et surtout qui ne nous coûtent pas un rond. Je vous écoute." Blanquer : " Chef moi j'ai un bon plan : l'instruction obligatoire à trois ans !" "Ah ouais mais il va falloir embaucher des instits !" "Même pas, chef, ils sont déjà à 28 ou 30 par classe ,c'est pas un ou deux de plus..." " OK, on fait ça !"

L'article que j'ai lu (voici le lien) explique que "Nous avons expérimenté la maternelle 4 ans à temps partiel, une formule où l’enseignante reçoit un groupe de 15 enfants le matin et un autre de 15 enfants l’après-midi." et que ce n'est pas vraiment bien parce que "Le récent programme de maternelle 4 ans à temps plein permet à l’enseignante de suivre une moyenne de 14 élèves, d’offrir à tous des chances égales, de s’assurer que chaque enfant se développe dans tous les domaines, qu’il cultive sa confiance et le plaisir d’apprendre."

Quatorze élèves...

L'année dernière j'en avais trente, cette année trente-deux.

Je n'ai pas la certitude que les petits québécois qui ne viennent à l'école qu'à cinq ans soient plus cons que les petits français, ce qui quand même m'interpelle. D'autre part expliquer que quatorze enfants de quatre ans c'est super, ça me bourlisouffle au niveau du vécu quand je vois ma collègue de PS avoir cette année vingt-huit élèves de trois ans... ou presque, y'en a plein de fin d'année.

Le Directeur d'école que je suis est interloqué. Nos effectifs ne semblent pas motiver quiconque, ni les syndicats, ni la presse, ni la population qui devrait hurler à la maltraitance, ni nos gouvernants qui détournent le regard.

Il est largement temps que je me barre. Peut-être que tout ça nous pétera un jour à la gueule.



dimanche 15 septembre 2019

Rentrée...

Pas de billet depuis juin dernier...

J'en avais fait un début juillet, mais quand je l'ai relu au début des vacances je l'ai trouvé aigri, méchant, bête, inutilement agressif. Je ne l'ai pas publié alors qu'il était prêt. Pour quoi faire ? Je ne suis pas là pour épancher mes désillusions personnelles ni ma fatigue, je suis là pour faire avancer les choses. Du moins je le crois, et ce quel que soit mon état d'esprit ou mon épuisement.

Mais je ne peux pas faire abstraction d'un fait : je suis en fin de carrière, en "classe exceptionnelle" - et pas au premier échelon nous sommes bien d'accord -, aujourd'hui il me reste la présente année à faire qui me gonfle profondément soit dit entre nous. Heureusement pour moi en maternelle j'ai droit aux câlins gratuits, un des rares avantages de ce niveau d'enseignement où on transforme des monstres égocentriques en élèves. Est-ce que mes élèves vont me manquer quand je serai retraité ? En maternelle les sourires sont généralement pleins, sincères, entiers... réels. Leur amour n'est pas feint. Pour autant il peut être étouffant. Existe-t-il encore des collègues d'élémentaire ou du secondaire qui croient que nous nous reposons à longueur de journée et qu'eux seuls travaillent ?

En maternelle comme ailleurs, l'obsession d'un enseignant, c'est la réussite de ses élèves. Et c'est encore plus vrai pour une Directrice ou un Directeur d'école. Point barre final stop terminaison slash.

Je suis donc entré "en vacance" sans remord, j'en avais cruellement besoin, vous verrez quand vous aurez plus de quarante ans de service dans les pattes ! J'ai vaqué. Je suis parti - un peu -, me suis reposé - beaucoup -, j'ai surtout éloigné de mes yeux et de mon esprit tout ce qui concernait de près ou de loin mon double métier. Dont vous, chers lecteurs, chers amis, chers collègues. Désolé. Cela m'a permis de m'y remettre fin août sans arrière-pensée ou doute ou crainte. Et puis vlan dans les dents, je reçois par courriel le premier écho de la Loi Machin-Truc-  qui porte le nom de couches pour adultes -, soit la nécessité de faire remplir aux parents de Petite Section un document long comme le bras pour que leur enfant qui s'endort à midi le nez dans son assiette puisse faire la sieste à la maison... A faire viser par l'IEN siouplé, qui n'a certainement que ça à faire.

Merci Monsieur le Ministre pour cette totale négation de la souplesse de fonctionnement qui a fait de l'école maternelle française un modèle admiré du monde entier. Merci Monsieur le Ministre pour donner aux Directrices et Directeurs d'école - et aux IEN - un travail supplémentaire parce que certainement nous n'avions rien de plus important à faire. Moi Monsieur le Ministre, j'ai certainement d'autres choses à proposer aux familles de mes élèves qu'une culture de la défiance et du doute.

Du coup, dans la foulée de la lecture de ce courriel, je me suis senti tellement exaspéré que je suis allé sur le site de l'ENSAP et que j'y ai fait ma demande de mise à la retraite. Je n'en peux plus de ce système ridicule qui ne s'enlise plus tant il creuse sa propre tombe. Je laisse la suite à plus jeune, plus dynamique, plus "plein d'idées" et plus "plein d'envies". Un truc marrant au passage, le site de l'ENSAP me donne à chaque visite le nombre de jours qui...



Je trouve ça très rigolo, merci à ceux qui ont pondu le script pour ce sympathique petit plus.

Puis-je écrire ce qui m'a quand même agacé avant les vacances ?

J'ai pu lire en juin dans certains journaux - que de gracieux commentateurs sur Facebook persistent à trouver pertinents - que les profs français ont le "bonnet d'âne" de l'incompétence à gérer une classe. Que voulez-vous répondre à de telles conneries ? Je lis de moins en moins de revues de presse, ça bouffe de l'énergie, ça énerve, ça ne sert à rien.

Il y a eu également une émission très consensuelle sur la 5. Je n'ai pas regardé le reportage, comme je l'ai écrit je ne supporte plus la vision journalistique de mon métier. D'autant que ma porte est largement ouverte à ceux qui veulent comprendre. Je suis tombé sur ce reportage par hasard en fin de soirée, et les trois minutes que j'ai pu contempler m'ont été insupportables. Certains fils de réseaux sociaux en ont écrit du bien. Aujourd'hui j'avoue que les pratiques m'intéressent moins que le fond, et en arrivant au bout les questions qui m'assaillent sont plutôt d'ordre existentielles : devons-nous préparer nos enfants à la jungle sociale qui les attend, ou devons-nous préparer des générations qui sauront la changer ? Je n'ai que des réponses hybrides, et je ne recevrai si je pose la question à autrui que des réponses consensuelles elles aussi.

Des consensus nous en avons deux aujourd'hui sur l'enseignement:

1) les profs sont malheureux, maltraités, mal payés. Ils sont aimés au fond, et ils aiment leur métier, mais bouh ouh ouh sont tristes d'être mal considérés et qu'on leur tape sur la gueule.

2) les profs sont des nantis qui n'en branlent pas une c'est pourquoi je vais mettre mes gosses en école privée puis en prépa, ce sont des salauds de profiteurs qui se gobergent aux frais du contribuable.

Consensus de droite ou consensus de gauche, consensus bien-pensant de quelque manière qu'on pense, les deux se rejoignent et m'exaspèrent. Le conformisme m'est insupportable, conformisme de groupe ou de communauté, de religion, de classe sociale, rien n'est pire.

Une société de moutons...


Mais voilà la rentrée "faite", ou presque. La première semaine est pour les Directrices et Directeurs d'école un marathon compliqué. Je ne comprends même pas comment nous arrivons au bout. Je pense aussi à mes jeunes collègues qui découvrent le truc certainement effarés par la charge de travail, entre la direction submergée par l'administration et les familles, et leurs élèves bien réels et bien vivants dont il leur faut bien s’occuper également.

Vous espériez un changement ? Moi aussi. Depuis vingt ans. Au GDiD nous nous arrachons les cheveux devant l'inertie du ministère. La faute à qui ? A certains syndicats évidemment et en premier lieu, ces syndicats d'extrême-gauche qui nient toute la singularité du métier de Directeur d'école, au nom d'une sacro-sainte égalité entre professeurs des écoles. Elle ne tient pas debout évidemment, je ne comprends pas pourquoi ces gens-là ne changent pas leur fusil d'épaule, sinon qu'ils restent arc-boutés sur des convictions d'un autre temps qui tiennent si peu la route qu'ils refusent même d'en discuter. C'est de la bêtise, pure, simple, sans équivoque. Un simple cheval de bataille pour enquiquiner le ministère, et laisser les personnels Directrices et Directeurs d'école dans la merde. FO, SUD, SNU, ils pourrissent sur pied et grand bien leur fasse de persister à refuser de voir notre souffrance.

Comment je fais, moi ? Je suis dans ma classe, avec mes 32 Grands qui "n'en veulent" - merci les Deschiens -, qui sont exigeants et que je VEUX aider à grandir, et puis par là-dessus je dois diriger une école maternelle ? Diriger une école à la rentrée c'est quelque chose, il faut le voir pour le croire ! J'ai même dû cette année faire à une maman un certificat pour justifier l'heure qu'elle avait demandée à son employeur pour accompagner la rentrée de son petit de trois ans... C'est quoi cette société de merde ? Le royaume du doute, de la défiance, du chacun pour soi ?

Bien entendu, tout doit être fait pour l'avant-veille, le fabuleux PPMS, l'inénarrable DUER, les exercices d'incendie et d'évacuation, la préparation de cette merde d'élections des représentants des parents d'élèves quand on est bien content d'avoir des candidats, des listes pour tout le monde à ne plus savoir qu'en faire et chacun veut son format particulier bien entendu tant c'est le foutoir chez lui, comme si tout recommençait à zéro au 1er septembre de chaque année. L'administration de l'Education nationale c'est le n'importe quoi joyeusement renouvelé chaque automne. Manquait plus que la visite des pompiers, et ça n'a pas loupé mais pour le coup je ne leur en veut pas parce qu'il font ça pour nous aider et qu'ils ne sont pas vraiment eux non plus bien lotis. Bravo à vous les pompiers, merci, et bon courage !

Mais concrètement j'ai 86 familles pour trois classes à accueillir avec le sourire, ceux-là sont bien réels et ce sont bien EUX qui m'importent. Le reste, hein...

A mon grand étonnement je me suis aperçu que lors de ma réunion de rentrée je faisais preuve d'un certain détachement et d'une grande sérénité. Je m'épate moi-même, mais on n'est jamais mieux servi... Je me parais assez efficace, et il me semble que pour cette dernière année de travail mes élèves et mes familles sont très sympas. Il faut écrire que j'ai eu mon lot d'emmerdeurs. Au point rappelez-vous de faire l'année dernière le premier burn-out de ma carrière. Mais dois-je rappeler aussi que RIEN n'existe dans l'Education nationale pour aménager la fin des longues carrières ? Je peux honnêtement remercier mon IEN qui elle en tient compte, même si je sais qu'en échange elle sait mon école gérée correctement et qu'elle m'en sait gré. Je n'envie pas son boulot. J'en suis même très loin. Et je ne sais pas comment elle tient le coup, à part qu'elle bosse comme une forcenée quasiment les deux mois d'été.

En cette rentrée les marronniers habituels ont amusé le populo, et l'ont bien entendu indigné sur les réseaux sociaux comme dans les médias tant moins on connait quelque chose plus on a envie de ramener sa fraise. J'ai lâché pas mal de trucs : j'ai rapidement supprimé mon compte Twitter - stupidité, haine... -, j'ai laissé tomber des fils Facebook sur lesquels s'exprimait surtout la bêtise des commentateurs. J'en regrette un, celui de Philippe Watrelot, dont le fil est pour moi l'exemple type de la revue de presse passionnante dévoyée par ceux qui la lisent. Tant pis. Je me sens bien mieux depuis. Si tu lis ces mots Philippe, tu comprends.

Septembre, pouf ! Mollement tombe le rapport OCDE (oui, un alexandrin). On y lit les mêmes choses que d'habitude, puisque rien n'a été fait depuis X années. Les enseignants français sont toujours dans la queue du peloton, ce que les médias traduisent par "c'est malheureux quand même" s'ils sont dans un bon jour (ou dans l'opposition), ou interprètent de travers s'ils n'ont même pas fait l'effort de le lire. Nous avons les "experts" et les journalistes que nous méritons, soit tous plus cons les uns que les autres. Il existe une excellente analyse par Lucien Marboeuf, que vous trouverez ici.

Dans toutes ces interventions, j'excepte celle de Natacha Polony. Elle en a dit et elle en a écrit des conneries sur notre métier. Mais maintenant elle est reconnue, elle n'a plus rien à prouver, et du coup elle peut désormais se permettre de dire vrai et de taper juste. Vous trouverez la vidéo là.

Maintenant le GDiD...

Nous sommes fatigués. Nous avons rencontré l'année dernière le ministère plusieurs fois, nous avons cumulé les courriers et les interventions, auprès du ministère ou des députés ou des sénateurs, nous n'avons pas arrêté, comme depuis vingt ans. Nous n'allons pas nous arrêter, mais c'est désespérant parfois. C'est VOUS, vous tous qui nous soutenez, qui croyez à un avenir meilleur pour les Directrices et Directeurs d'école, c'est vous qui nous poussez à continuer. C'est pour vous que nous allons persister. Vaille que vaille.

Alors pensez aussi à nous soutenir financièrement. Nous ne vous demandons que 20 €, mais ça paye les déplacements, les courriers, l'internet, le téléphone. Rien ne vous interdit de donner plus, rien ne vous y oblige non plus. Mais si vous nous lâchez, nous sommes foutus. C'est ici : http://gdid.education/index.php/adhesion/

Bon mois lourd et difficile de septembre. Je vous embrasse.