jeudi 2 avril 2020

La côte est rude...

Le rythme est pris. Le Directeur, coincé chez lui pour des raisons de santé, commence à pédaler avec plus d'aisance. Autant j'avais l'impression les premiers jours de grimper le Ventoux avec un tricycle, autant aujourd'hui je pense m'être construit un assez bon vélo.

Oui, je me la suis fabriquée, ma bicyclette : le manager de l'équipe - pardon, le ministre - ne m'a pas fourni le matériel ni l'assistance qu'il m'avait promis et dont pourtant il se vantait dans "L'équipe" et ailleurs. Et puis je n'ai vu presque personne de la team "EN" depuis le début de l'épreuve, à part d'autres coureurs que j'aperçois de loin de temps à autre, notre IEN qui nous soutient moralement et nous apporte régulièrement de quoi boire (nous avons de la chance, ce n'est pas le cas pour toutes les équipes), et les quelques camarades qui m'accompagnent. Nous nous sommes d'ailleurs encordés afin de mieux rouler ensemble. En revanche qu'est-ce qu'il y a comme populo dans l'oreillette ! C'est clair, tout le monde râle de cette course absurde. Et puis la côte est rude... Je ne serai jamais un bon grimpeur, je le crains, surtout à mon âge, mais vaille que vaille nous mangeons du kilomètre. En plus j'ai déraillé plusieurs fois, et j'ai les mains pleines de cambouis. Heureusement il y a beaucoup de spectateurs qui nous applaudissent avec chaleur, ça fait du bien.

Je m'excuse pour cette métaphore cycliste. Tous les enseignantes, enseignants, Directrices et Directeurs d'école qui vont lire ce billet comprendront ce que j'exprime. Difficile je crois de se sentir autant abandonnés par notre administration qu'en ce moment de crise majeure. Nous savions pourtant déjà l'incompétence de la pyramide institutionnelle, son éloignement mortifère du terrain, son incapacité à prévoir... ce que pourtant elle-même nous réclame quotidiennement ! Voilà un ministère qui ne fonctionne qu'avec des chiffres, encore des chiffres, toujours des chiffres, obsédé au point qu'aujourd'hui certains administrateurs trop zélés envoient à des Directrices et Directeurs exsangues de nouveaux "tableaux" à remplir avec le nombre de familles contactées ou non, et autres joyeusetés. Maintenant il faudrait photocopier des travaux (mon école est à dix kilomètres), les envoyer par la Poste aux familles éloignées du numérique... Comment ? Aaah ça, ça reste un mystère. Et puis par chez moi la Poste ne fonctionne plus qu'à mi-temps, alors... Enfin le confinement, dans cette histoire, manifestement ne concerne pas les Directrices et Directeurs qu'on veut persister à envoyer au front. On se demande quand même si certains ont un réseau neuronal en état de fonctionnement.

Ce qui était une évidence pour nous le devient pour tout le monde : l'éducation nationale est un triste foutoir, excepté sur le terrain dont les agents travaillent sans relâche depuis trois semaines au service de leurs élèves, des familles, des soignants, dans un esprit constructif et solidaire. Evidemment il y a eu et il y aura des ratés. Mais si peu. Combien de témoignages positifs recevons-nous, de messages enjoués, de remerciements ? Même les médias pourtant habituellement peu aimables à notre encontre s'y mettent et soulignent notre implication.

Pour ce qui me concerne, entre la gestion de ma classe et du travail de mes élèves, l'indispensable besoin de rassurer les familles, l'organisation de mon école lieu d'accueil et de regroupement pour enfants de soignants, je crois bien n'avoir jamais travaillé autant ni avec une telle amplitude temporelle : j'y suis de sept heures le matin à 23h, SMS, téléphone, ordinateur, dans cet ordre ou dans un autre et puis on recommence. C'est épuisant. Combien je préférerais être en classe ! L'écriture de ce billet me procure une récréation bienvenue mais de courte durée, une adjointe vient de me prévenir qu'elle est malade et ne pourra pas faire son service demain ni la semaine prochaine. Une urgence... Mais je le répète, j'ai de la chance, notre IEN nous accompagne avec chaleur, efficacité, et humanité. Ce n'est pas le cas partout.

Alors il y aura un lourd bilan à faire lorsque cette crise sera passée. Certes elle est exceptionnelle, encore plus je crois pour moi à cinq mois de ma retraite. Mais l'impréparation du ministère, sa léthargie, son décalage avec la réalité du terrain, ses injonctions absurdes, l'exposition des agents à la contamination, tout cela devra être mis sur la table sans pudeur virginale ni faux-fuyant. Comme il faudra exposer le néant matériel auquel nous sommes exposés, travaillant avec notre propre ordinateur, notre propre téléphone, tout en gérant nos propres enfants et nos besoins vitaux. Comme en outre il sera nécessaire de souligner l'inégalité numérique des familles, selon leurs moyens financiers et le territoire où elles vivent, malgré quarante années de belles promesses non-tenues et de pseudo grands projets.

Je pense que nous pourrons faire confiance aux Directrices et Directeurs d'école pour marquer le coup, après. Le GDiD s'y emploiera bien entendu, les centrales syndicales qui nous soutiennent également. D'ailleurs c'est rigolo, mais je n'entends plus parler de "direction collégiale" en ce moment.


dimanche 22 mars 2020

A l'aune du confinement, la mort de l'Education nationale...

Voilà donc une semaine que les écoles françaises sont closes. Ou presque. Passée la stupeur, comme ce sentiment étrange qui m'a saisi le vendredi soir de la fermeture, il a bien fallu organiser cette situation inédite. Ce fut beaucoup de travail de la part des Directrices et Directeurs d'école. Car à partir du moment où il devenait nécessaire d'accueillir tout de même les enfants de certains personnels soignants, il fallait bien prévoir qui viendrait s'en occuper, de quels enfants, dans quelles conditions, dans quels lieux...

Il y eut clairement un peu d'excitation fébrile et parfois désordonnée. Beaucoup de questionnement également. Comment pouvait-on sans risque accueillir de jeunes enfants dont les parents étaient eux-mêmes fortement exposés ? Malgré des consignes pourtant fortes de la part des instances de santé, on nous demandait de regrouper quelques marmousets et forcément plusieurs adultes, sans matériel spécifique ni protection ni consigne réellement applicable. Car lorsque le Ministre demande que soient respectés les gestes-barrières, il est clair qu'il n'a pas dû voir beaucoup d'enfants de moins de six ans.

La solidarité s'est alors mise en place. Avec des enseignants volontaires se répartissant au mieux les journées de présence. Avec des Directrices et Directeurs dont l'efficacité opérationnelle a montré là toute sa puissance, passant de longues heures dans leurs écoles à gérer les questions matérielles, le téléphone accroché à l'oreille et les doigts sur le clavier de leur ordinateur, et renvoyant chez eux celles et ceux qui eux-mêmes parents d'élèves, ou âgés, ou malades, ou..., devaient se confiner. Avec des IEN qui pour la plupart - même si j'ai eu vent de quelques cas douteux - se sont investis au possible pour assister les équipes, s'y épuisant tard le soir. Avec des municipalités dont la réalité de l'investissement a été soudain clairement établie, ouvrant certaines écoles et y mettant du personnel également volontaire, organisant au mieux les périodes périscolaires, apportant du matériel de désinfection dans la mesure du possible, nettoyant les locaux. Avec des familles compréhensives, et des parents soignants reconnaissants de ne pas se trouver isolés. Si les premières heures voire les deux premiers jours furent bousculés, chargés d'émotion, d'hésitations, de prises de décisions "à l'arrache", peu à peu une organisation stable a pris forme partout ou presque, grâce à toutes celles et tous ceux qui quotidiennement œuvrent sur le terrain.

Il y a eu des ratés. Il y a eu des atermoiements. Il y a eu des erreurs. Il a fallu convaincre, discuter, proposer, avec des réticences et des grincements de dents, avec beaucoup d'excitation et parfois d'énervement. Mais vaille que vaille tout s'est rapidement mis en place parce qu'au fond chez tous les acteurs de terrain de l'enseignement primaire il y a plus de bonne volonté que du reste. Le reste se payera plus tard.

Notre institution, il faut bien le dire, est restée pétrifiée. Je n'en attendais pas moins tant j'exprime depuis des lustres son inutilité. Inefficace comme ce n'est pas permis, totalement éloignée des réalités, elle a aujourd'hui prouvé à tous sa totale incompétence.

On aurait pu croire qu'il existait au Ministère un plan d'urgence quelconque. Effectivement on demande aux Directeurs de prévoir des PPMS et autres DUER, qui doivent bien entendu être à jour avant telle date. Nous avons comme de juste dans nos Directions académiques des personnels qui grassement payés se consacrent à ce genre de chose. Directrices et Directeurs d'école étaient devant leur téléviseur le jeudi 12 mars, et ont entendu les décisions de M. le Président de la République. Dès 9h ce soir-là nous étions sur le pont, organisant la journée du lendemain et prévoyant nos interventions auprès des élèves, préparant déjà sans qu'on nous le demande la fameuse "continuité pédagogique". Nous eûmes droit le vendredi à un silence institutionnel total, sur l'air de "Atttendez, on va vous donner des consignes!", consignes que nous avons vainement attendues. Nous n'avions pas attendu, nous, heureusement pour les sept millions d'élèves du primaire français. Un plan d'urgence ? Rien, niente, que dalle.

C'est triste à dire, mais notre Ministre lui-même ne s'est pas illustré dans toute cette histoire, qui ne fait que commencer. Je veux être clair : je suis fonctionnaire d'Etat, mon ministre de tutelle est M. le Ministre de l'Education nationale. Je lui dois respect et obéissance. Mais comme je l'exprime régulièrement, et comme j'en suis foncièrement persuadé, le respect ne se décrète pas, il n'est pas lié à des formes extérieures comme le vouvoiement ou autre. Le respect, simplement, se mérite. On ne respecte que les gens respectables. Si mes élèves respectent le Directeur de maternelle que je suis, cela n'a rien à voir avec le fait que nous tutoyions ni qu'ils m'appellent par mon prénom, cela n'a rien à voir avec les câlins qu'ils peuvent me faire ou qu'ils me réclament, si je leur dis "non", ils savent que c'est "non", et tutti quanti. Et puis le respect ça se partage : je respecte par instinct ceux qui me respectent, ce qui n'interdit aucunement d'autres formes d'échange.

Quand un ministre dit tout et son contraire, quand il exprime le lendemain l'inverse de ce qu'il a dit la veille, je fais quoi ? La situation présente a été exemplaire et convaincante sur ce point, et Lucien Marboeuf s'en est fait l'écho avec talent :

" (...) jeudi 12 mars, dans la matinée, le ministre affirmait « il n’y aura pas de fermeture généralisée des écoles en France comme on a pu le voir dans d’autres pays d’Europe », quelques heures à peine avant que le PR Macron annonce leur fermeture ; le samedi 14 mars, il annonçait « la moitié des professeurs en permanence dans les établissements », quelques heures avant que le premier ministre demande « une action massive de télétravail pour permettre au plus grand monde de rester à domicile » ; le lendemain matin JM Blanquer ne parlait plus que de 10% des profs présents dans les établissements, un chiffre balayé dès le lundi devant la réalité du terrain, l’injonction à limiter les déplacements et la possibilité de travailler depuis son domicile. (...) "

Depuis ? Le silence. Un silence complet, total, qui démontre s'il en était besoin l'état de déliquescence de ce ministère. Quod novi sub sole ? Et c'est aussi bien finalement, le "Demerden Sie Sich" que m'ont appris mes collègues du Grand-Est aujourd'hui particulièrement touchés, hélas, n'est que l'illustration exemplaire du fonctionnement réel de l'école en France : c'est le terrain qui bosse, point-barre. Depuis longtemps.

Enfin, quand j'écris "silence complet"... Je veux, je dois, déplorer le péché mignon de M. Blanquer, qui est de préférer les médias à son travail. S'il croit par là tromper son monde, il se fourre le doigt dans l’œil. D'ailleurs en écrivant ces mots, moi qui lui souhaitais sans parti-pris la bienvenue lors de son arrivée à la tête du ministère, je suis plus désastré qu'autre chose. Pourquoi en est-on arrivé là ? Je cite encore Lucien Marboeuf, qui a tristement raison :

" (...) D’un point de vue pédagogique, le message asséné par le ministre aura partout été : « Nous sommes prêts, blablabla le CNED, blablabla Ma classe à la maison, blablabla on peut supporter des millions de connexions en même temps, blablabla attention les profs à la continuité pédagogique… ». (...) "

Monsieur le Ministre est sur les ondes, il communique. Tout va bien. Rendormez-vous, braves gens.

Mais prêt ? Qu'est-ce qui était prêt ? Se vautrer et se vanter dans les médias ne fait pas la réalité, et chaque français aura pu le réaliser, y compris celles et ceux parents d'élèves de mon école qui me remercient quotidiennement de ce que je fais pour matérialiser sur le net la fameuse "continuité pédagogique" qui a obsédé un ministre qui n'en baille plus une - et c'est tant mieux, des fois ça vaut mieux - depuis plusieurs jours. Rien n'était prêt, le CNED qui a failli crever il y a quelques années a eu un mal de chien (et je ne doute pas une seconde que chacun de ses agents bosse comme un malade depuis dix jours) à se mettre à disposition des familles. Et puis ben non, le CNED ce n'est pas parfait, pour la maternelle c'est... je veux être charitable avec mes collègues qui font du mieux qu'ils peuvent, mais franchement ce n'est pas génial. Oh ils en sont pleinement excusés, le CNED n'a jamais été conçu pour ça. Se replier sur une plate-forme d'enseignement à distance conçue pour des publics spécifiques, sans moyens et sans personnels, c'est indigne de la part du ministère.

Si encore le reste de la pyramide institutionnelle était présent, je pourrais éventuellement lui accorder quelque crédit. Mais le peu comme Directrices et Directeurs d'école que nous avons reçu sur le terrain vaut son pesant de grattons ! Après les trois premiers jours (les vendredi, samedi et dimanche qui ont suivi l'allocution du Président de la République) où chaque étage - ministériel, rectoral ou académique - s'est évertué à m'envoyer trois ou quatre fois les informations que je possédais déjà, depuis sagement chacun ferme sa gueule et c'est aussi bien parce que les rares qui l'ouvrent n'expriment que des conneries. Combien est-il vrai que quand on n'a rien à dire mieux vaut se taire ! Je ne citerai que l'inénarrable recteur de Nantes William Marois pour lequel « Chaque famille doit être contactée par téléphone une à deux fois par semaine, par le professeur pour le premier degré, par le professeur principal pour le second degré, pour faire un point sur le travail de l’élève, échanger avec la famille sur le suivi de son enfant. » et qui demande également de veiller aux familles éloignées du numérique et de l’école : « Pour ces élèves, tout particulièrement d’éducation prioritaire renforcée, des documents pédagogiques papier doivent être préparés et remis aux familles » en suggérant d’utiliser un commerce de proximité autorisé comme point relais...

Sur quelle planète vit ce type ?

Non mais si vous aviez tendance à croire que les gens mieux placés que vous dans la hiérarchie ont forcément plus de jugeote que vous, je suis désolé de mettre un terme à votre illusion. Sans blague, c'est sinistre. Dois-je évoquer les DASEN, ou les fameux "responsables sécurité" qui font chier tout le monde mais n'ont jamais dirigé une école ? Par charité chrétienne, je préfère m'abstenir. C'est toute la pyramide qui s'effondre, degré après degré, pierre par pierre. Il ne reste que la base, mais celle-ci est solide.

Bref, sur le terrain, on se débrouille. Même pour la "continuité pédagogique". C'est fou ce qu'il s'invente en ce moment dans les écoles ! L'avantage est que nombreux sont les enseignants ou Directrices et Directeurs d'école à avoir depuis longtemps mis en place les outils nécessaires à ce genre de chose. Pas pour cette situation certes, mais savoir s'adapter est l'ultime signe d'intelligence - ce n'est pas moi qui le dis -. Les plate-formes existantes pour la communication ont été investies depuis belle lurette... et souvent heureusement en dehors des préconisations surannées et des pudeurs de jeune fille du ministère qui aujourd'hui sont dépassées. Ce qui prime pour nous heureusement c'est l'efficacité, et nous n'avons pas de notre côté les réticences virginales de soi-disant élites totalement dépassées.

Il sera passionnant de faire le point, une fois la crise passée. Et puis il faudra régler les comptes aussi. Fiez-vous à moi pour ça. Parce que si le ministère s'imagine que les français ou les enseignants auront vite oublié, il se fourre le doigt dans l’œil jusqu'à la clavicule. Du moins pour le milieu enseignant. Pour moi cette semaine l'Education nationale est morte. Dans sa forme actuelle. Le système est proprement décédé et enterré. Et il pue. Requiescat in pace. Est-ce que je m'en réjouis ? Non. C'est un désastre. Mais il faudra bien que les politiques dans leur ensemble réalisent que désormais seule peut compter une forme d'enseignement adaptée aux réalités du terrain, aux spécificités locales, aux besoins concrets des territoires. Finies la bien-pensance, l'égalité illusoire, les injonctions dénuées de sens, le tout qui vient de Paris, les obsessions ministérielles qui s'imposent à tous sans réflexion ni à-propos. Pour répondre à une question simple et concrète :

Qui c'est qui bosse ?


(merci et bravo Gérard pour l'illustration !)



mardi 17 mars 2020

La santé des personnels ? On s'en fout !

Cela fait plus d'une semaine que je suis sur le pied de guerre pour préparer l'inéluctable, plusieurs jours que je le gère à chercher des volontaires pour accueillir les enfants de soignants et proposer du travail à mes élèves confinés, que je communique à tout-va téléphone courriel internet, quand ça fonctionne, et là ça ne fonctionne plus. Qui m'a aidé ? Personne. Demerden sie sich. Des consignes lacunaires et redondantes ou en retard sur les événements, quand elles n'étaient pas complètement à côté de la plaque ou contraires aux recommandations des agences de santé. Et puis pour le boulot les plateformes existantes ne concernent pas la maternelle ou si peu... Heureusement que j'avais derrière moi une équipe épatante et des services municipaux performants. Une bonne connexion personnelle en fibre, aussi, merci à mon fournisseur d'accès. Parce qu'à l'école euh... J'y suis proprement équipé c'est déjà quelque chose.

J'ai fait du bon boulot ces derniers jours. Je me suis épuisé en fait. Et je suis aussi en colère.

Je suis en colère contre un ministre qui a d'abord récusé l'inéluctable. Puis qui a très fier de lui-même annoncé partout que tout était prêt, alors que rien ne l'est. Qui a osé mentir comme un arracheur de dents dans les médias. Qui a surtout engagé au-delà de tout la santé des personnels dont il a la charge.

Tout le monde au boulot ! C'est lui qui l'a dit. Ah mais nous sommes des fonctionnaires, nous serons dans nos écoles... Oui nous y sommes. Du moins les Directrices et Directeurs, qui sont seuls sur le terrain avec certains IEN et quelques adjoint(e)s courageux pour accueillir les quelques enfants de nos familles aux taquets dans les hôpitaux ou ailleurs, et gérer heure par heure le merdier institutionnel qu'est l'Education nationale aujourd'hui. Vous en vouliez une preuve ? Vous l'avez. Franche. Claire.

Les enseignants ont des enfants ? Vous êtes sûr ? Ah mais alors il faut qu'ils puissent les garder, malgré ce que j'ai dit. Et vous dites que c'est la moitié des effectifs ? Bah, les autres s'en occuperont. Parce qu'il faut accueillir les enfants des soignants, c'est une nécessité. Comment ? Ah ben les instits qui restent sauront faire, hein ! Pardon ? Comment ça plus de cantine ni de garderie ? Ah ben oui Monsieur le Ministre, cela dépend des communes et il y a des gens aussi qui y travaillent... Ah crotte, je n'y avais pas pensé.

Comme au reste d'ailleurs. Le ministère n'était clairement prêt à rien. Il demande aux Directrices et Directeurs d'école d'inventer des PPMS, mais manifestement aucune gestion de crise n'est prévue par les instances dirigeantes de l'Education nationale : "- Sortez-moi le plan d'urgence. - Quel plan d'urgence ? - Il n'y a pas de plan d'urgence ? - Ben non."

Alors moi je vous l'avoue je craque. Je suis mieux informé par la télé que par ma hiérarchie qui, disons-le franchement, pédale dans la semoule avec une vigueur insoupçonnée. Pire, on me flatte, on m'envoie des mots dithyrambiques pour me complimenter, me remercier... C'est agréable, je n'en disconviens pas, même si je l'ai amère après toutes ces années à me bagarrer au sein du GDiD. C'est sûr, si nous n'avions pas géré les choses localement au cas par cas, je ne vous dis pas !

On m'a annoncé cet après-midi deux cas de COVID-19 dans ma classe... en attendant les autres. Je suis évidemment touché, même si pour l'instant je n'ai rien déclenché. parce qu'un Directeur de petite école maternelle qui a sa classe à temps plein est forcément très proche de ses élèves. Et les "gestes barrières", à cinq ans... Oh ils étaient plein de bonne volonté, l'école est très bien équipée depuis plusieurs années (robinets qui s'ouvrent avec le coude, distributeurs de savon liquide, papier essuie-mains à usage unique, etc), mais quand même... et que ça se touche et que ça bisouille et que... à cet âge là la proximité est un besoin. Alors oui, le virus je le trimbale.

Mon problème à moi, c'est que j'ai 59 ans et que je suis fatigué et plus aussi résistant que je l'étais il y a seulement cinq ou dix ans. Mon problème à moi c'est que mon épouse a une maladie auto-immune, et que je n'ai pas envie de la tuer. Mon problème à moi c'est que mon IEN qui n'est plus toute jeune non plus est la seule qui m'ait dit plusieurs fois de faire attention à moi. Le ministère ? Rien. Néant. Que dalle. Niente. Le vide total et absolu, une idée de l'infini.

Nous savons que l'Education nationale n'a pas de médecine du travail (ma dernière visite médicale est de 1979) alors que l'Etat impose aux salariés français une visite au minimum tous les quatre ans. Une de mes ATSEM en a eu deux à six mois d'intervalle. Mais de là à complètement ignorer que les personnels de l'enseignement sont particulièrement exposés, il y a une sacrée marge ! Parce que sur ce point soyons précis : c'est le silence, complet et sidérant. Et c'est dégueulasse.

Jeudi je n'irai pas à l'école, mes collègues prennent le relais et je les en remercie. Mais je vous le dis, si dans les jours qui viennent je tombe malade ou si mon épouse tombe malade, je saurai parfaitement à qui je le devrai. Moi qui ai toujours été légaliste, moi qui ai toujours eu le plus profond respect pour ma hiérarchie, je n'oublierai pas à quel point MON ministre et SON ministère auront été en dessous de tout pour la gestion de cette crise majeure.


dimanche 15 mars 2020

Faites-vous confiance !

Le plus étonnant à mes yeux dans cette péripétie singulière qu'est la fermeture de nos écoles (ce qui ne s'est pas vu depuis 1939 !), c'est l'affolement général de notre institution, son excitation désordonnée, sa précipitation inopérante.

Autant mes parents d'élèves étaient calmes et fatalistes vendredi soir, car ils s'étaient déjà organisés, eux, autant la pyramide administrative sensée nous diriger s'est effritée dans une succession rapide d'ordres et de contrordres, de courriels incompréhensibles et hautement redondants, et surtout de mesures et contre-mesures toutes plus ahurissantes les unes que les autres.

Il est très clair que l'éducation nationale ne sait pas gérer une situation de crise. Contrairement à nous, Directrices et Directeurs d'école. Les contacts quotidiens qu'a le GDiD avec des collègues répartis sur tout le territoire national montrent un calme olympien, des organisations préparées dès le jeudi soir, une information claire des familles. Et par-dessus tout une prise de responsabilité d'une dignité et d'une qualité remarquables.

Notre métier de Directrice ou Directeur d'école n'est pas reconnu par notre administration, mais nous le connaissons par cœur et savons tous l'assumer sans modération. N'en déplaise aux centrales syndicales qui veulent nier notre importance, ce sont dans de telles situations de crise que notre rôle prend tout son sens. Si cela peut servir de leçon, tant mieux.

Quelques points sont à souligner dans cette histoire, qui devront être pris en compte lorsqu'il s'agira de faire le bilan.

Il y a d'abord le désordre de notre institution, dont la communication envers les écoles est désastreuse. Elle n'est que l'image d'une administration sclérosée : le ministre contacte les recteurs (par vidéo-conférence) le vendredi matin - comme si ces personnels qui ont pourtant semble-t-il des astreintes ne pouvaient être contactés dès le jeudi soir -; puis les recteurs communiquent avec les DASEN, qui à leur tour... Quel cirque ! Il aura fallu attendre la fin de l'après-midi du vendredi, alors que les familles étaient parties, pour obtenir quelques vagues consignes. Heureusement que nous n'avions pas attendu pour nos prises de décisions. Puis ce fut une avalanche tout le week-end de courriels qui n'exprimaient que ce que nous savions déjà. Il est amusant de constater que notre hiérarchie qui n'a aucune considération pour nous et veut ignorer notre importance sait bien nous trouver quand elle se rend compte que nous sommes les seuls relais indispensables sur le terrain !

Il y a ensuite la profonde inadéquation des consignes qui nous sont données par rapport à l'importance de la crise que nous subissons. Et l'absence de logique dans les recommandations... ou les ordres. Je me répète, mais j'avais expliqué dès le 6 mars soit avant la rentrée des vacances de la zone A, que laisser les écoles ouvertes c'était tout faire pour que le virus se propage dans des régions jusque là épargnées. Ce qui n'a pas loupé. Réclamer aujourd'hui que les écoles ouvrent pour accueillir les enfants des personnels soignants est une absurdité, d'autant que la logique sanitaire veut que les services périscolaires et la restauration soient fermés. Proposer de regrouper ces enfants dans certaines écoles choisies dans le cas où ils seraient très peu nombreux en est une autre à l'heure où il est indispensable de limiter les déplacements ou les regroupements. Enfin demander aux enseignants de venir sur leur lieu de travail est clairement une imbécillité, je n'ai pas peur du mot.




Il est vrai que l'éducation nationale ignore depuis longtemps la santé de ses personnels. Alors que les agents territoriaux qui interviennent dans nos écoles sont activement surveillés par la médecine du travail, les enseignants sont eux totalement laissés pour compte depuis quarante ans. A un point catastrophique. Ma dernière visite médicale date de mon entrée dans la carrière, en 1979.

Il est souvent exprimé - à juste titre - que les vacances scolaires concernent les enfants, pas les enseignants. De nombreux clampins de notre pyramide institutionnelle considèrent donc que ce sont les enfants qui ne doivent pas venir à l'école, mais que les Directeurs et les enseignants doivent assurer leur service... C'est consternant de bêtise ! Rien que dans ma petite école de trois classes nous serions donc une dizaine à nous regarder dans les yeux pendant plusieurs semaines, nous refilant avec allégresse ce virus que certainement depuis le temps nous sommes nombreux à transporter, et surtout traînant à ne rien faire car comment assurer la fameuse "continuité pédagogique" avec le peu d'équipement que nous avons à l'école ? Nous sommes largement mieux équipés chez nous et à même d'y travailler. Je n'ose pas imaginer le nombre de personnels concernés dans certaines "grosses" écoles entre enseignants, ATSEM, AESH, remplaçants sur leur lieu d'affectation, et peut-être personnels communaux si la municipalité n'a pas eu la sagesse de confiner ses propres agents.

Heureusement je ne doute pas une seconde que les Directrices et Directeurs d'école de France sauront prendre d'eux-mêmes dès lundi les mesures qui s'imposent, en attendant une hypothétique réaction institutionnelle :

1) ne faire venir que le peu d'enseignants nécessaire à l'accueil éventuel des enfants de personnels de santé, dont je vous rappelle qu'ils doivent déjà prouver la réalité de leurs contraintes avec un document professionnel, et qu'il faudra convaincre de trouver une autre solution de garde car cet accueil n'est pas une nécessité mais un ultime recours (d'ailleurs les parents concernés devront exprimer sur l'honneur qu'ils ne peuvent faire autrement, document joint). Mais bien entendu leurs difficultés et leur investissement méritent tout éloge... et nos efforts.

2) opérer éventuellement un "roulement" entre enseignants pour cette surveillance d'enfants de soignants, en veillant dans la mesure du possible à ne pas mobiliser ceux qui ont eux-mêmes leurs propres enfants à garder (ce qui leur évitera le souci de faire une demande d'autorisation d'absence exceptionnelle). Il faudra également être attentif aux déplacements de ces enseignants dont beaucoup n'habitent pas près de leur lieu de travail.

3) confiner chez eux les autres enseignants et se confiner soi-même si possible.

4) mettre en place si ce n'est déjà fait la "continuité pédagogique", qui va nous donner du boulot.

Un point positif dans toute cette histoire est certainement que notre système éducatif va mettre en place de nombreuses solutions alternatives pour l'enseignement à distance. Il sera passionnant d'en faire le recensement et le tri une fois la crise passée, car je ne doute pas de l'inventivité du monde enseignant.

Un autre point positif sera peut-être la mise en avant du rôle central et indispensable des Directrices et Directeurs d'école. Il nous faudra nous saisir rapidement de cette évidence que nous connaissons déjà pour taper du poing sur la table. Au GDiD nous saurons nous en servir, avec l'aide de nos alliés syndicaux, n'en doutez pas une seconde.

Je vous fais tous mes vœux de réussite pour la gestion de cette crise inédite. Ne tombez pas malades ! Et surtout faites-vous confiance, chères et chers collègues Directrices et Directeurs d'école, s'il existe dans l'éducation nationale des personnels exceptionnels aptes à gérer la situation, c'est vous c'est nous !


samedi 14 mars 2020

Situation exceptionnelle, personnel exceptionnel !

Communiqué

Le GDiD prend acte de la mesure générale de fermeture de l’ensemble des écoles, annoncée jeudi soir par M. le Président de la République.

Les Directrices et Directeurs d’école prendront toute leur part dans cet effort de solidarité nationale et feront tout ce que leur permet leur métier et leurs moyens pour proposer une continuité pédagogique et l’aide aux familles.

Le GDiD indique que les Directeurs durant toute la journée de vendredi ont déjà au maximum et au mieux anticipé, préparé puis géré cette continuité pédagogique avec leur équipe enseignante, très souvent sans consigne, tout en continuant la gestion de leur école et la gestion de leur classe.

Le GDiD regrette que leur métier ne soit pas reconnu et leurs moyens insuffisants, au quotidien comme dans une telle situation de crise, permettant ainsi une meilleure efficacité au service des élèves et de la Nation. Le GDiD regrette des informations souvent trop tardives et parfois trop éloignées du terrain.

Le GDiD souhaite que les autorités académiques et nationales pensent à s’appuyer sur les Directrices et Directeurs d’école, acteurs de terrain responsable des écoles, des équipes et des élèves, et à les associer à leurs prises de décisions.

Le GDiD soutient les Directrices et Directeurs dans ces circonstances compliquées et leur adresse un message de sympathie et de solidarité. Tous nous assumerons une nouvelle fois nos responsabilités avec courage, constance et détermination malgré une reconnaissance et des moyens trop faibles.

Dans cette situation exceptionnelle, nous continuerons d’être des personnels exceptionnels.


vendredi 13 mars 2020

COVID-19, gros merdier en cours...

Alors que le 6 mars je vous avais prévenu de l'imminence de la fermeture des écoles, manifestement nos institutions locales n'ont rien vu venir. Je vous annonçais un capharnaüm ? J'en ai marre d'avoir raison... Surtout quand il s'agit d'une évidence.

je ne suis pas épidémiologiste, je ne suis pas bien haut placé dans ma hiérarchie, je ne suis pas devin, mais la fermeture des écoles était une évidence.

Que ma propre institution soit infichue de le voir m'interpelle. Qu'elle soit incapable de la devancer me heurte.

A cette heure je n'ai rien : dates, consignes... Que dalle ! Si je n'avais pas prévu le coup je serais aux abois (ouah ouah !).

Bon courage chers collègues.