mardi 2 juin 2020

Ben voilà ça craque... Témoignages.

Beaucoup de Directrices et Directeurs en arrêt maladie, en dépression, épuisés... Beaucoup de Directrices et Directeurs qui reçoivent des coups de fil désagréables, des courriels incendiaires...

Quelques mots aussi, il faut le dire, de parents dans la mouise mais compréhensifs.

Ce protocole sanitaire nous en fait voir de toutes les couleurs. Alors ça craque, les Directrices et les Directeurs craquent. Logique. Imparable.

Un témoignage, en réaction au billet qui précède celui-ci :

Chers collègues enseignants et directeurs,

Je suis directrice d'école maternelle depuis plus de 10 ans maintenant. Je souhaitais partager mon témoignage sur ces dernières semaines écoulées même si tout ne pourra être écrit tellement la "coupe est pleine". 

J'appréhendais cette reprise mais je me suis lentement décomposée à la lecture du premier jet du protocole sanitaire le samedi 2 mai au soir avant la reprise. A partir de ce moment-là, mes nuits ont été agitées et j'ai perdu l'appétit tellement la boule au ventre était ancrée en moi. Cependant, j'ai fait face malgré les injonctions changeantes de dernières minutes et le tout à faire dans l'urgence sans l'aide dont on avait réellement besoin. Comment par exemple savoir qui est prioritaire ou pas sans liste? Comment faire respecter des mesures de distanciation à des enfants de 3 ou 4 ans? Comment faire classe à des PS et MS sans jeux? Comment prévoir et organiser quand les retours des parents, eux-mêmes face à leurs incertitudes et angoisses, ne peuvent vous répondre? 

Réflexion faite, je ne suis pas sûre d'avoir fait face puisque cela fait 4 semaines que je pleure régulièrement seule dans mon coin tellement je suis épuisée psychologiquement et nerveusement. Effectivement, tout au long de ces semaines, je n'ai cessé de penser à autre chose que mon travail de directrice et d'enseignante du lundi matin au dimanche soir. Je me suis lentement enfoncée.

Malgré mes craintes, la première rentrée des élèves de grande section ne s'est pas si mal passée puisque l'effectif était réduit mais je savais que la suite allait nous réserver de mauvaises surprises.. et je me suis littéralement effondrée lorsque j'ai entendu l'intervention de notre Ministre jeudi 28 mai. Comment allais-je faire pour accueillir plus de jeunes enfants en maintenant ce protocole? Et c'est la panique qui m'a envahie et les larmes qui ne cessaient de couler n'allaient pas solutionner le problème. 

Alors, deux solutions s'offraient à moi : y laisser ma santé ou aller voir mon médecin. C'est mon médecin qui a vu que la souffrance au travail dont j'étais victime ne pouvait continuer. J'ai alors culpabilisé pour mes collègues, les parents d'élèves et mes élèves mais malgré toute cette culpabilité, j'ai accepté cet arrêt. 

Je souhaite par ce courrier alerter l’institution sur le mal-être des tous les directeurs d’école. 

Ayons tous également une pensée pour honorer la mémoire de Christine Renon et Bruno Delbecq dont je ne peux qu'imaginer la souffrance dont ils ont dû être victimes pour en arriver à ce geste d'autodestruction. Qu'ils reposent en paix.

Chers collègues, prenez-soin de vous.

Un autre :

Bravo Pascal pour cette lettre. Elle reflète parfaitement la situation et mon état d esprit.

Et que fait on du distanciel quand on est de retour avec des élèves et plus de décharge.... Double peine.

Et des collègues qui ne reviennent pas pour garder leurs enfants, puis, qui reviennent à mi-temps et s'arrêtent à nouveau . Et des parents qui vous harcèlent par mail jusqu à plus d'heure car ils doivent reprendre le travail impérativement et qui vous disent qu ils sont prioritaires car indispensables à la gestion de leur entreprise.

Je suis épuisée, dépitée, découragée. Aucune considération  de notre institution à part des gentilles phrases d'encouragement aucune reconnaissance de notre investissement personnel par les collègues qui pour certains sont immatures et toujours prompt à la critique. Et la rentrée s'annonce bien compliquée aussi.

Quelle triste fin de carrière pour toi et tous ceux qui partent à la retraite. Merci en tout cas pour ces lettres qui nous rendent moins seuls. 

Un autre encore :

Merci, merci mille fois pour cet édito qui nous permettra de répondre à des demandes légitimes que nous ne pouvons pas satisfaire la mort dans l’âme. 

Comme nous aimerions que notre ministre se taise une bonne fois  pour toutes!!

Pour moi la retraite est à quelques semaines mais comme je plains nos collègues qui devront faire face à la rentrée de septembre. Le mépris de nos dirigeants envers nous n’a d’égal que leur inconséquence. 

Avec toute ma sympathie, je vous renouvelle ma gratitude pour ce courrier explicite. 

Et puis :

Merci d'avoir si bien exprimé cette colère, cette frustration, et cette grande fatigue que nous ressentons.

Un dernier :

Merci pour ce courrier qui est tellement vrai. J’ai passé mon we de pentecôte à expliquer aux parents , la différence entre 100% des écoles et 100% des classes et élèves. Nous n’avions effectivement pas besoin de ça en plus…

Cyrille Largillier a tenu un journal de confinement, en deux parties, et j'attends - hélas - la suite avec crainte :



Pensez à vous...

dimanche 31 mai 2020

Monsieur le Ministre...

Monsieur le Ministre,

lorsque nous avons fermé nos écoles le 13 mars dernier, le cœur déchiré, vous avez déclaré "Tout est prêt !" alors que dans le primaire rien ne l'était. Les écoles élémentaires et maternelles françaises se sont organisées dans la précipitation pour assurer du mieux qu'il était possible un semblant d'enseignement à distance. Ce fut un certain succès grâce au travail acharné, énergivore et chronophage, des centaines de milliers d'enseignants, Directrices et Directeurs d'école, pour lesquels il n'était pas question de laisser les élèves en déshérence. Mais cela fut fait sans réel soutien d'une institution devenue soudain quasiment muette si j'excepte quelques injonctions déconnectées des réalités, et heureusement rapidement dénoncées. Il fallut utiliser du matériel personnel de communication et informatique ainsi que des compétences individuelles que tous les enseignants n'avaient pas. Sans formation et sans outils, comment assurer pleinement et partout une mission nouvelle ? Sans oublier que ce moment a mis clairement à jour la "fracture numérique" de notre pays, son sous-équipement, comme la cruelle illustration de la fracture sociale qui en est souvent la cause : lorsqu'on a du mal à assurer le toit ou la nourriture de sa famille, l'équipement informatique n'est certainement pas une priorité.

Néanmoins, durant toute cette période compliquée, enseignants et Directeurs se sont totalement investis, y compris pour accueillir sans défaillance les enfants de certains personnels indispensables à la gestion de la crise, et trouver des solutions même imparfaites à de nombreuses questions individuelles.

Bien entendu Monsieur le Ministre nous savons que le gouvernement dont vous faites partie a fait certains choix dans l'intérêt de la Nation, nous ne les contestons nullement, d'une part ce n'est pas notre rôle et d'autre part l'afflux de cas graves dans les hôpitaux et services de réanimation peut laisser imaginer ce qu'il en aurait épouvantablement été sans ce confinement abrupt. Pour autant Monsieur le Ministre l'absence de plan d'urgence au niveau ministériel n'a pas manqué de nous surprendre, alors que nous-mêmes Directrices et Directeurs sommes depuis plusieurs années contraints localement d'en élaborer de fort complexes dans de nombreux domaines.

Lorsque nous avons commencé à "déconfiner" le 11 mai, les conditions de travail qui nous furent faites étaient extrêmement compliquées à mettre en place. Encore une fois Directrices et Directeurs se sont employés au mieux avec les municipalités pour l'organiser malgré l'incommensurable lourdeur du protocole sanitaire. Mais en dépit d'incontestables efforts et de beaucoup de travail, de nombreuses écoles n'ont pas pu ouvrir faute de personnel, de matériel, ou n'ont pu accueillir que peu d'enfants faute de place ou simplement de familles volontaires.

Nous attendions donc avec anxiété vos nouvelles instructions pour la reprise du 2 juin, en imaginant que peut-être les conditions d'accueil seraient allégées, ne serait-ce que pour le nombre d'enfants que nous pourrions recevoir. Les mesures gouvernementales prévues allaient dans le sens d'une "libération" attendue par toute une population fatiguée et pressée de retourner travailler. Nous savons pertinemment, Monsieur le Ministre, que les consignes sanitaires sont le fait de personnes compétentes dont les choix ne sauraient par nous être remis en cause. Nous savons que votre première responsabilité est de nous les transmettre, comme la nôtre de les appliquer. Mais lorsque le Premier Ministre vous a donné la parole nous avons entendu deux affirmations que comme professionnels nous savions difficiles à conjuguer, d'une part que le protocole sanitaire ne changeait pas, ensuite que 100% des écoles allaient ouvrir.

Vous ne nous aidez pas, Monsieur le Ministre. Nos parents d'élèves n'ont eux entendu que ce "100%". Vous avez fort bien précisé, mais le lendemain seulement lors d'un entretien radiophonique, qu'il ne s'agissait pas de 100% des élèves. Mais le mal était fait. Nos familles ont cru qu'elles allaient toutes pouvoir remettre leurs enfants à l'école. Leur expliquer ensuite que ce n'est pas le cas est extrêmement difficile, et je reçois de nombreux témoignages de collègues Directrices et Directeurs d'école qui comme moi reçoivent des coups de téléphone, des SMS ou des courriels désagréables, pour ne pas dire agressifs. Vous auriez dû rappeler d'emblée, Monsieur le Ministre, les conditions d'accueil, soit 15 élèves maximum en même temps en élémentaire, 10 en maternelle, et le fait que certaines professions sont prioritaires.

Je veux vous donner, Monsieur le Ministre, mon propre exemple. Très vieil enseignant, très vieux Directeur d'école à quelques semaines de ma retraite, je dirige dans une commune de 2000 habitants une école maternelle de trois classes ce qui signifie trois enseignants. Nous avons en temps normal 86 élèves - oui, en maternelle, les classes sont souvent chargées -. Mon épouse ayant une maladie auto-immune je reste à l'écart des élèves, nous n'avons donc que vingt places. Le hasard veut que j'aie dans mon périmètre scolaire de nombreux gendarmes, et proche d'un CHU aussi de nombreux personnels soignants, comme quelques enseignants. Toutes ces familles sont dites "prioritaires", et elles sont plus de trente ! C'est la quadrature du cercle, Monsieur le Ministre.

Heureusement, suite à un questionnaire précis, certaines de ces familles ont fait le choix de s'organiser différemment, comme accepter de n'envoyer leur enfant à l'école qu'à mi-temps quand elles le pouvaient. Sur les places disponibles cela m'en a libéré trois. Je peux donc accueillir six enfants 'non-prioritaires" à temps partiel, soit en fin de compte 23 élèves. En dépit de la grave maladie de mon épouse je pourrais prendre un groupe d'élèves, mais cela signifierait donc qu'il n'y aurait plus pour moi le danger de la contaminer, ce qui pourrait lui être fatal. Il faudrait alors m'expliquer le maintien en l'état du protocole sanitaire. De toute manière je ne pourrais accueillir qu'au mieux une vingtaine d'élèves à mi-temps en plus, soit en tout approximativement une quarantaine d'élèves sur 86... Cela fait beaucoup de pions à mettre dans très peu de cases. Et je ne suis pas convaincu qu'alors il serait possible pour la municipalité d'assumer comme aujourd'hui la restauration et les autres temps périscolaires étant donnée la lourdeur du protocole et les taux d'encadrement. Je pourrais même imaginer ne faire venir nos élèves qu'une partie du mois de juin pour les recevoir tous, mais cela impliquerait alors que les enfants des familles non-prioritaires ne viendraient avant les vacances que... quatre jours au mieux, deux jours au pire ? C'est absurde.

Voici un extrait d'un courriel très correct que j'ai reçu hier samedi d'un père d'élève (je préfère vous épargner les écrits largement moins aimables) :

" Je veux bien accepter de faire des efforts, comprendre que les règles sanitaires continuent d'être appliquées de manière stricte mais nous sommes un couple d'actifs qui ne peut plus télétravailler. 
D'une part, le salaire commence à s'en ressentir fortement et d'autre part, nos employeurs deviennent réticents, ce qui rend la situation extrêmement compliquée.
Jean-Michel Blanquer à affirmé, Jeudi 28 Mai, que toutes les familles qui le souhaitent doivent pouvoir scolariser leurs enfants au moins sur une partie de la semaine.  
Le fait de prévoir des critères de priorité pose plusieurs problèmes. "

Je sais Monsieur le Ministre que vous comptez sur le dispositif 2S2C qui dans son principe est fort louable au vu des circonstances. Mais la réalité est cruelle. Ma petite commune d'exercice, malgré l'importance qu'elle porte à ses écoles et les budgets qu'elle leur consacre, ne peut pas assumer cette organisation faute de locaux, faute de moyens, et surtout faute de personnel qualifié. Les pourtant nombreux personnels territoriaux pouvant encadrer des enfants sont mobilisés dans les écoles pour nous aider à assurer le respect du protocole sur le temps scolaire, ainsi que l'encadrement périscolaire, le centre aéré du mercredi, ou les nombreux et chronophages nettoyages et désinfections.

Alors non, Monsieur le Ministre, toutes les écoles ne pourront pas ouvrir au mois de juin, ou pas dans les conditions que vous vouliez exprimer, ou comme nous-mêmes le souhaiterions pour rendre à nos familles le service auquel elles aspirent justement.

Voici un autre mot d'une mère d'élève :

" Cette situation n'est pas du tout compréhensible. Bon courage Pascal, je ne vous en veux pas, vous faites un travail ingrat de sélection. C'est dur, très dur, quand on a commencé à réorganiser sa vie, et que brutalement, on nous explique qu'il va falloir se débrouiller autrement en un temps record. "

Comme tous mes collègues Directrices et Directeurs, Monsieur le Ministre, je suis profondément respectueux de notre institution, je veille à en appliquer les ordres et consignes, à respecter la lettre comme l'esprit d'une école que j'aime publique et laïque. Comme tous mes collègues Monsieur le Ministre je m'y dévoue corps et âme. Mais je veux vous reprocher de n'avoir pas été immédiatement très clair auprès des français, en leur exprimant précisément que l'école ne pourrait pas reprendre en juin dans des conditions normales. Bien sûr je peux comprendre qu'il n'est pas souhaitable de déprimer une population déjà fatiguée. Mais nous-mêmes, Monsieur le Ministre, Directeurs et Directeurs d'école profondément investis depuis bientôt trois mois dans des organisations locales très diverses et très compliquées, sommes tous extrêmement fatigués, et nous sommes nombreux au bord de la rupture à force de gérer quotidiennement nos écoles à coups de téléphone et de courriels jusque très tard en soirée ou en fin de semaine, lorsque les familles sont disponibles. Recevoir aujourd'hui des reproches - ou pire - parce que "le Ministre a dit que tous les élèves devaient pouvoir revenir à l'école au mois de juin" est difficile à supporter. Il n'est pas juste que nous ayons à subir les désagréments d'une information confuse tant les choses sont déjà si compliquées à organiser.

Cette crise, Monsieur le Ministre, aura au moins défini clairement aux yeux de tous qui sont celles et ceux qui permettent au système de fonctionner, soit les Directrices et Directeurs d'école qui sont sur le terrain, face à une pyramide institutionnelle fort peu loquace. J'espère Monsieur le Ministre que cet investissement fort ne sera pas oublié, que nos élus comme le gouvernement sauront rapidement s'en souvenir, et nous le montrer.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mes salutations respectueuses.

Pascal Oudot

dimanche 24 mai 2020

Le silence est d'or...

Nous vivons une période surprenante à plus d'un titre, riche d'enseignement et de prises de conscience.

Nous avons fermé nos écoles le 13 mars dans la stupéfaction. J'ai relu dans mon "cahier de classe" la dernière phrase dictée par mes élèves de Grande section ce vendredi soir là : "C'est le Président de la République qui l'a dit." Il nous alors fallu improviser dans la précipitation des organisations inédites : organiser l'accueil  des enfants de soignants, organiser la "continuité pédagogique"... ce qui signifiait un usage immodéré des moyens de communication modernes que l'Etat ne met pas à notre disposition : contacter les familles, rassurer, expliquer, assurer par des enseignants volontaires l'encadrement de quelques enfants dans des conditions sanitaires strictes... En somme, exercer notre métier de Directeur d'école. Qui mieux que nous aurait pu le faire ? Pour autant cela n'a certainement pas été facile. Nous avons tous passé des journées entières le smartphone à la main et les yeux rivés sur un écran.

Ce travail impromptu mais décisif a eu des effets inattendus. Soudain les français, d'habitude si prompts à nous traiter de feignants et de profiteurs, se sont rendus compte qu'enseigner ou diriger une école sont de vrais métiers qui réclament compétence et disponibilité. Contrairement aux discours qui se voulaient rassurants ce n'était pas "l'école à la maison" mais bien un pis-aller. Nos parents d'élève ont réalisé que faire apprendre ne s'improvise pas. Bien sûr de notre côté il y a eu des ratés, des erreurs, des exagérations, dans ces tâches qu'on nous réclamait soudain sans jamais nous y avoir préparés. Mais nous avons fait notre travail et nous pouvons nous en enorgueillir. Même notre institution, après quelques injonctions inopérantes voire franchement stupides et quelques beaux discours lénifiants, a fini par se taire lorsqu'elle a consenti à admettre que le travail se fait sur le terrain, et non dans les bureaux.

La France est tout à coup devenue fière de ses fonctionnaires, santé, enseignement, comme elle est devenue fière aussi de tous ceux qui ont persisté à faire tourner la machine, qui exercent les métiers de base dont on ne parle jamais: postiers, routiers, manutentionnaires, caissières, agriculteurs, éleveurs, ou les ouvriers qui malgré les difficultés ont continué à produire dans des petites entreprises ces produits qui nous sont indispensables. Y compris, hélas, les menuisiers qui fabriquent les cercueils...

Dans ce contexte les revendications du GDiD devaient s'effacer. Bien sûr nous les avons en tête, d'autant plus que la gestion de la crise nous donne raison. Mais comme les politiques nous devions respecter un silence décent. Il y a un temps pour tout, et parfois le silence est d'or.

Il ne faut pas mésestimer la prise de conscience institutionnelle de l'importance du rôle tenu par les Directrices et Directeurs d'école. Lorsqu'il a été question d'une reprise partielle le 11 mai dernier, ce n'est pas un hasard si le travail a été dévolu conjointement aux élus municipaux et aux Directeurs, à l'exclusion de toute autre personne. Quelques-uns que par décence je ne nommerai pas ont eu beau agiter le drapeau de la responsabilité des IEN, c'est bien NOUS qui avons dû prendre les décisions localement. Cela ne s'est pas fait sans heurts, parfois, avec les élus. Mais aussi souvent dans une vraie collégialité, du moins dans les petites communes car les barons politiques ont souvent tendance à vouloir imposer leur point de vue. A leur décharge, il faut comprendre que beaucoup y ont vu l'opportunité de consolider leur électorat avant un second tour éventuel, voire d'en profiter. C'est peut-être indécent, dans une certaine mesure, mais ce n'est pas absurde. Et on ne peut exclure une part de sincérité.

Alors il y a eu de l'excitation pour tous, et pour nous Directrices et Directeurs d'école beaucoup de stress, beaucoup d'anxiété, beaucoup de travail, - énormément de travail ! -. un travail épuisant pour faire appel aux familles volontaires, faire le tri des prioritaires ou nécessiteuses dans les niveaux concernés, pour faire le point sur les enseignants disponibles, pour expliquer à tous les choix, pour répondre aux familles frustrées ou apaiser les peurs, mettre en place un protocole sanitaire parfois inapplicable dans des écoles mal ou sous-équipées... quitte parfois à ne pas ouvrir l'école.

Chacun a pu réaliser que les deux fractures majeures de notre Nation ne sont pas un leurre. La fracture territoriale d'abord, avec des écoles en ruine et sans moyens d'un côté, d'autres richement bâties et équipées de l'autre. La fracture sociale ensuite, avec des familles pauvres pour lesquelles conserver son toit et manger à sa faim sont des questions autrement plus importantes que celle de s'équiper numériquement, et d'autres qui ont pu travailler à domicile sur un matériel récent et conserver emplois, salaires, tout en s'occupant activement de leurs enfants... Que dire ? La distanciation physique qui nous est aujourd'hui imposée est pour moi une triste illustration de la réalité de notre pays dont la devise est battue en brèche : notre Liberté est restreinte, notre égalité est illusion, notre Fraternité... je ne suis pas sûr.

Nous avons tous nos difficultés personnelles : de jeunes enfants que nous ne voulons ou pouvons pas scolariser pour diverses raisons qui pour moi sont toutes valables, maladie maligne, conjoint que nous ne voulons surtout pas contaminer... Que pouvait exprimer le GDiD depuis deux mois ? Se taire était une volonté politique, c'était aussi un besoin pratique. J'en suis membre parce que je veux porter une idée collective, mais je refuse catégoriquement d'en exclure les individus tant ce que porte et supporte chacun d'entre nous mérite toujours d'être entendu. Comme je considère qu'une classe n'est pas un tout mais une somme d'individualités qui TOUTES méritent d'être portées, accompagnées, aidées, je considère notre association comme une somme d'adultes responsables dont chaque besoin, chaque réticence, chaque peur, mérite d'être écoutée. Donc nous avons continué à travailler sur notre groupe Facebook tant bien que mal pour que l'entraide ne soit pas un vain mot, et il faut le dire tant bien que mal parce que le GDiD c'est en plus du reste. Nous ne sommes pas des entités abstraites, nous sommes des personnes avec des familles, notre travail, nos doutes et nos peurs aussi. Alors nous ne pouvions pas en rajouter. JE ! je ne pouvais pas en rajouter.

Cela ne signifie pas que nous n'avons rien fait. Le 26 février dernier, et nous avons à peine eu le temps d'en faire état, Pierre Lombard était encore au Sénat pour défendre notre projet, accueilli en même temps que Pierre Fotinos qui depuis longtemps dénonce notre absurde précarité institutionnelle. Et puis, peut-être est-il temps d'en parler, il existe dans notre pays de nombreux groupements locaux de Directrices et Directeurs qui défendent notre point de vue. Si quelques centrales syndicales nous sont alliées - et je ne mésestime pas leur influence -, le travail de quelques-uns en région mérite d'être salué. Notre emprise nationale a longtemps été notre faiblesse car nous sommes dispersés, alors le travail local est très important. Merci ! Dois-je ajouter que beaucoup de ces Directrices et Directeurs font partie du GDiD ? Ou sont sympathisants, mais ce serait sympa de participer à l'effort financier de l'association mais moi bon ce que j'écris alors ouais mais quand même ça coûte pas cher et puis... ça peut rapporter gros.

Parce que les efforts de chacun (je le réécris, le GDiD ce sont les efforts de chacun) ont fait que Mme Cécile Rilhac, Députée du Val-d'Oise, a de nouveau posé une proposition de Loi pour faire évoluer notre position dérisoire en statut fonctionnel. Mme Rilhac est une obstinée sur ce point, avec de plus une énergie que je salue bien bas : réunions multiples avec des Directrices et Directeurs dans de nombreuses régions, présence aux entretiens de la Commission... On dirait Alain Rei et Dominique Bruneau dans l'extraordinaire périple qu'ils ont fait en France ces dernières années ! Mme Rilhac fera comme M. Frédéric Reiss partie du panthéon du GDiD. Je plaisante, mais il y a des noms que je n'oublierai pas.

Je ne veux pas alourdir ce billet, alors je réserve mes commentaires pour un autre. Toujours est-il qu'il s'agit d'une vraie évolution, qui va dans le sens dans ce que réclame le GDiD depuis longtemps. Avec des réserves peut-être, mais Mme Rilhac a su écouter et se montre prête à toute évolution du projet.

Et puis... un choc. Comme si nous en avions besoin. Un collègue se donne la mort dans son école. Nous savons tous que ce n'est pas un hasard quand on choisit ce lieu-là pour un geste fatal. Je suis très concerné, comme moi il approchait de la retraite. Qu'est-ce qu'il n'a pas supporté ? Un reproche ? Une remarque stupide ? De quitter son travail ? Je ne pense rien, je constate, et comme il semblerait qu'il n'ait pas donné d'explication, contrairement à Christine Renon... J'ai pensé l'année dernière à mettre fin à mes jours lors du "burn-out" que je vous ai certainement relaté. C'est stupide mais passer par-dessus la rambarde de mon balcon du 5ème étage paraissait si facile... Je l'ai juste envisagé.

Eh ! Oh ! Je ne voulais pas vous plomber votre dimanche ! Mais simplement que vous sachiez que d'une part vous n'êtes pas seule ou seul avec vos doutes et votre questionnement, votre fatigue, mais aussi que le GDiD aussi est encore là, bien vivant.


jeudi 2 avril 2020

La côte est rude...

Le rythme est pris. Le Directeur, coincé chez lui pour des raisons de santé, commence à pédaler avec plus d'aisance. Autant j'avais l'impression les premiers jours de grimper le Ventoux avec un tricycle, autant aujourd'hui je pense m'être construit un assez bon vélo.

Oui, je me la suis fabriquée, ma bicyclette : le manager de l'équipe - pardon, le ministre - ne m'a pas fourni le matériel ni l'assistance qu'il m'avait promis et dont pourtant il se vantait dans "L'équipe" et ailleurs. Et puis je n'ai vu presque personne de la team "EN" depuis le début de l'épreuve, à part d'autres coureurs que j'aperçois de loin de temps à autre, notre IEN qui nous soutient moralement et nous apporte régulièrement de quoi boire (nous avons de la chance, ce n'est pas le cas pour toutes les équipes), et les quelques camarades qui m'accompagnent. Nous nous sommes d'ailleurs encordés afin de mieux rouler ensemble. En revanche qu'est-ce qu'il y a comme populo dans l'oreillette ! C'est clair, tout le monde râle de cette course absurde. Et puis la côte est rude... Je ne serai jamais un bon grimpeur, je le crains, surtout à mon âge, mais vaille que vaille nous mangeons du kilomètre. En plus j'ai déraillé plusieurs fois, et j'ai les mains pleines de cambouis. Heureusement il y a beaucoup de spectateurs qui nous applaudissent avec chaleur, ça fait du bien.

Je m'excuse pour cette métaphore cycliste. Tous les enseignantes, enseignants, Directrices et Directeurs d'école qui vont lire ce billet comprendront ce que j'exprime. Difficile je crois de se sentir autant abandonnés par notre administration qu'en ce moment de crise majeure. Nous savions pourtant déjà l'incompétence de la pyramide institutionnelle, son éloignement mortifère du terrain, son incapacité à prévoir... ce que pourtant elle-même nous réclame quotidiennement ! Voilà un ministère qui ne fonctionne qu'avec des chiffres, encore des chiffres, toujours des chiffres, obsédé au point qu'aujourd'hui certains administrateurs trop zélés envoient à des Directrices et Directeurs exsangues de nouveaux "tableaux" à remplir avec le nombre de familles contactées ou non, et autres joyeusetés. Maintenant il faudrait photocopier des travaux (mon école est à dix kilomètres), les envoyer par la Poste aux familles éloignées du numérique... Comment ? Aaah ça, ça reste un mystère. Et puis par chez moi la Poste ne fonctionne plus qu'à mi-temps, alors... Enfin le confinement, dans cette histoire, manifestement ne concerne pas les Directrices et Directeurs qu'on veut persister à envoyer au front. On se demande quand même si certains ont un réseau neuronal en état de fonctionnement.

Ce qui était une évidence pour nous le devient pour tout le monde : l'éducation nationale est un triste foutoir, excepté sur le terrain dont les agents travaillent sans relâche depuis trois semaines au service de leurs élèves, des familles, des soignants, dans un esprit constructif et solidaire. Evidemment il y a eu et il y aura des ratés. Mais si peu. Combien de témoignages positifs recevons-nous, de messages enjoués, de remerciements ? Même les médias pourtant habituellement peu aimables à notre encontre s'y mettent et soulignent notre implication.

Pour ce qui me concerne, entre la gestion de ma classe et du travail de mes élèves, l'indispensable besoin de rassurer les familles, l'organisation de mon école lieu d'accueil et de regroupement pour enfants de soignants, je crois bien n'avoir jamais travaillé autant ni avec une telle amplitude temporelle : j'y suis de sept heures le matin à 23h, SMS, téléphone, ordinateur, dans cet ordre ou dans un autre et puis on recommence. C'est épuisant. Combien je préférerais être en classe ! L'écriture de ce billet me procure une récréation bienvenue mais de courte durée, une adjointe vient de me prévenir qu'elle est malade et ne pourra pas faire son service demain ni la semaine prochaine. Une urgence... Mais je le répète, j'ai de la chance, notre IEN nous accompagne avec chaleur, efficacité, et humanité. Ce n'est pas le cas partout.

Alors il y aura un lourd bilan à faire lorsque cette crise sera passée. Certes elle est exceptionnelle, encore plus je crois pour moi à cinq mois de ma retraite. Mais l'impréparation du ministère, sa léthargie, son décalage avec la réalité du terrain, ses injonctions absurdes, l'exposition des agents à la contamination, tout cela devra être mis sur la table sans pudeur virginale ni faux-fuyant. Comme il faudra exposer le néant matériel auquel nous sommes exposés, travaillant avec notre propre ordinateur, notre propre téléphone, tout en gérant nos propres enfants et nos besoins vitaux. Comme en outre il sera nécessaire de souligner l'inégalité numérique des familles, selon leurs moyens financiers et le territoire où elles vivent, malgré quarante années de belles promesses non-tenues et de pseudo grands projets.

Je pense que nous pourrons faire confiance aux Directrices et Directeurs d'école pour marquer le coup, après. Le GDiD s'y emploiera bien entendu, les centrales syndicales qui nous soutiennent également. D'ailleurs c'est rigolo, mais je n'entends plus parler de "direction collégiale" en ce moment.


dimanche 22 mars 2020

A l'aune du confinement, la mort de l'Education nationale...

Voilà donc une semaine que les écoles françaises sont closes. Ou presque. Passée la stupeur, comme ce sentiment étrange qui m'a saisi le vendredi soir de la fermeture, il a bien fallu organiser cette situation inédite. Ce fut beaucoup de travail de la part des Directrices et Directeurs d'école. Car à partir du moment où il devenait nécessaire d'accueillir tout de même les enfants de certains personnels soignants, il fallait bien prévoir qui viendrait s'en occuper, de quels enfants, dans quelles conditions, dans quels lieux...

Il y eut clairement un peu d'excitation fébrile et parfois désordonnée. Beaucoup de questionnement également. Comment pouvait-on sans risque accueillir de jeunes enfants dont les parents étaient eux-mêmes fortement exposés ? Malgré des consignes pourtant fortes de la part des instances de santé, on nous demandait de regrouper quelques marmousets et forcément plusieurs adultes, sans matériel spécifique ni protection ni consigne réellement applicable. Car lorsque le Ministre demande que soient respectés les gestes-barrières, il est clair qu'il n'a pas dû voir beaucoup d'enfants de moins de six ans.

La solidarité s'est alors mise en place. Avec des enseignants volontaires se répartissant au mieux les journées de présence. Avec des Directrices et Directeurs dont l'efficacité opérationnelle a montré là toute sa puissance, passant de longues heures dans leurs écoles à gérer les questions matérielles, le téléphone accroché à l'oreille et les doigts sur le clavier de leur ordinateur, et renvoyant chez eux celles et ceux qui eux-mêmes parents d'élèves, ou âgés, ou malades, ou..., devaient se confiner. Avec des IEN qui pour la plupart - même si j'ai eu vent de quelques cas douteux - se sont investis au possible pour assister les équipes, s'y épuisant tard le soir. Avec des municipalités dont la réalité de l'investissement a été soudain clairement établie, ouvrant certaines écoles et y mettant du personnel également volontaire, organisant au mieux les périodes périscolaires, apportant du matériel de désinfection dans la mesure du possible, nettoyant les locaux. Avec des familles compréhensives, et des parents soignants reconnaissants de ne pas se trouver isolés. Si les premières heures voire les deux premiers jours furent bousculés, chargés d'émotion, d'hésitations, de prises de décisions "à l'arrache", peu à peu une organisation stable a pris forme partout ou presque, grâce à toutes celles et tous ceux qui quotidiennement œuvrent sur le terrain.

Il y a eu des ratés. Il y a eu des atermoiements. Il y a eu des erreurs. Il a fallu convaincre, discuter, proposer, avec des réticences et des grincements de dents, avec beaucoup d'excitation et parfois d'énervement. Mais vaille que vaille tout s'est rapidement mis en place parce qu'au fond chez tous les acteurs de terrain de l'enseignement primaire il y a plus de bonne volonté que du reste. Le reste se payera plus tard.

Notre institution, il faut bien le dire, est restée pétrifiée. Je n'en attendais pas moins tant j'exprime depuis des lustres son inutilité. Inefficace comme ce n'est pas permis, totalement éloignée des réalités, elle a aujourd'hui prouvé à tous sa totale incompétence.

On aurait pu croire qu'il existait au Ministère un plan d'urgence quelconque. Effectivement on demande aux Directeurs de prévoir des PPMS et autres DUER, qui doivent bien entendu être à jour avant telle date. Nous avons comme de juste dans nos Directions académiques des personnels qui grassement payés se consacrent à ce genre de chose. Directrices et Directeurs d'école étaient devant leur téléviseur le jeudi 12 mars, et ont entendu les décisions de M. le Président de la République. Dès 9h ce soir-là nous étions sur le pont, organisant la journée du lendemain et prévoyant nos interventions auprès des élèves, préparant déjà sans qu'on nous le demande la fameuse "continuité pédagogique". Nous eûmes droit le vendredi à un silence institutionnel total, sur l'air de "Atttendez, on va vous donner des consignes!", consignes que nous avons vainement attendues. Nous n'avions pas attendu, nous, heureusement pour les sept millions d'élèves du primaire français. Un plan d'urgence ? Rien, niente, que dalle.

C'est triste à dire, mais notre Ministre lui-même ne s'est pas illustré dans toute cette histoire, qui ne fait que commencer. Je veux être clair : je suis fonctionnaire d'Etat, mon ministre de tutelle est M. le Ministre de l'Education nationale. Je lui dois respect et obéissance. Mais comme je l'exprime régulièrement, et comme j'en suis foncièrement persuadé, le respect ne se décrète pas, il n'est pas lié à des formes extérieures comme le vouvoiement ou autre. Le respect, simplement, se mérite. On ne respecte que les gens respectables. Si mes élèves respectent le Directeur de maternelle que je suis, cela n'a rien à voir avec le fait que nous tutoyions ni qu'ils m'appellent par mon prénom, cela n'a rien à voir avec les câlins qu'ils peuvent me faire ou qu'ils me réclament, si je leur dis "non", ils savent que c'est "non", et tutti quanti. Et puis le respect ça se partage : je respecte par instinct ceux qui me respectent, ce qui n'interdit aucunement d'autres formes d'échange.

Quand un ministre dit tout et son contraire, quand il exprime le lendemain l'inverse de ce qu'il a dit la veille, je fais quoi ? La situation présente a été exemplaire et convaincante sur ce point, et Lucien Marboeuf s'en est fait l'écho avec talent :

" (...) jeudi 12 mars, dans la matinée, le ministre affirmait « il n’y aura pas de fermeture généralisée des écoles en France comme on a pu le voir dans d’autres pays d’Europe », quelques heures à peine avant que le PR Macron annonce leur fermeture ; le samedi 14 mars, il annonçait « la moitié des professeurs en permanence dans les établissements », quelques heures avant que le premier ministre demande « une action massive de télétravail pour permettre au plus grand monde de rester à domicile » ; le lendemain matin JM Blanquer ne parlait plus que de 10% des profs présents dans les établissements, un chiffre balayé dès le lundi devant la réalité du terrain, l’injonction à limiter les déplacements et la possibilité de travailler depuis son domicile. (...) "

Depuis ? Le silence. Un silence complet, total, qui démontre s'il en était besoin l'état de déliquescence de ce ministère. Quod novi sub sole ? Et c'est aussi bien finalement, le "Demerden Sie Sich" que m'ont appris mes collègues du Grand-Est aujourd'hui particulièrement touchés, hélas, n'est que l'illustration exemplaire du fonctionnement réel de l'école en France : c'est le terrain qui bosse, point-barre. Depuis longtemps.

Enfin, quand j'écris "silence complet"... Je veux, je dois, déplorer le péché mignon de M. Blanquer, qui est de préférer les médias à son travail. S'il croit par là tromper son monde, il se fourre le doigt dans l’œil. D'ailleurs en écrivant ces mots, moi qui lui souhaitais sans parti-pris la bienvenue lors de son arrivée à la tête du ministère, je suis plus désastré qu'autre chose. Pourquoi en est-on arrivé là ? Je cite encore Lucien Marboeuf, qui a tristement raison :

" (...) D’un point de vue pédagogique, le message asséné par le ministre aura partout été : « Nous sommes prêts, blablabla le CNED, blablabla Ma classe à la maison, blablabla on peut supporter des millions de connexions en même temps, blablabla attention les profs à la continuité pédagogique… ». (...) "

Monsieur le Ministre est sur les ondes, il communique. Tout va bien. Rendormez-vous, braves gens.

Mais prêt ? Qu'est-ce qui était prêt ? Se vautrer et se vanter dans les médias ne fait pas la réalité, et chaque français aura pu le réaliser, y compris celles et ceux parents d'élèves de mon école qui me remercient quotidiennement de ce que je fais pour matérialiser sur le net la fameuse "continuité pédagogique" qui a obsédé un ministre qui n'en baille plus une - et c'est tant mieux, des fois ça vaut mieux - depuis plusieurs jours. Rien n'était prêt, le CNED qui a failli crever il y a quelques années a eu un mal de chien (et je ne doute pas une seconde que chacun de ses agents bosse comme un malade depuis dix jours) à se mettre à disposition des familles. Et puis ben non, le CNED ce n'est pas parfait, pour la maternelle c'est... je veux être charitable avec mes collègues qui font du mieux qu'ils peuvent, mais franchement ce n'est pas génial. Oh ils en sont pleinement excusés, le CNED n'a jamais été conçu pour ça. Se replier sur une plate-forme d'enseignement à distance conçue pour des publics spécifiques, sans moyens et sans personnels, c'est indigne de la part du ministère.

Si encore le reste de la pyramide institutionnelle était présent, je pourrais éventuellement lui accorder quelque crédit. Mais le peu comme Directrices et Directeurs d'école que nous avons reçu sur le terrain vaut son pesant de grattons ! Après les trois premiers jours (les vendredi, samedi et dimanche qui ont suivi l'allocution du Président de la République) où chaque étage - ministériel, rectoral ou académique - s'est évertué à m'envoyer trois ou quatre fois les informations que je possédais déjà, depuis sagement chacun ferme sa gueule et c'est aussi bien parce que les rares qui l'ouvrent n'expriment que des conneries. Combien est-il vrai que quand on n'a rien à dire mieux vaut se taire ! Je ne citerai que l'inénarrable recteur de Nantes William Marois pour lequel « Chaque famille doit être contactée par téléphone une à deux fois par semaine, par le professeur pour le premier degré, par le professeur principal pour le second degré, pour faire un point sur le travail de l’élève, échanger avec la famille sur le suivi de son enfant. » et qui demande également de veiller aux familles éloignées du numérique et de l’école : « Pour ces élèves, tout particulièrement d’éducation prioritaire renforcée, des documents pédagogiques papier doivent être préparés et remis aux familles » en suggérant d’utiliser un commerce de proximité autorisé comme point relais...

Sur quelle planète vit ce type ?

Non mais si vous aviez tendance à croire que les gens mieux placés que vous dans la hiérarchie ont forcément plus de jugeote que vous, je suis désolé de mettre un terme à votre illusion. Sans blague, c'est sinistre. Dois-je évoquer les DASEN, ou les fameux "responsables sécurité" qui font chier tout le monde mais n'ont jamais dirigé une école ? Par charité chrétienne, je préfère m'abstenir. C'est toute la pyramide qui s'effondre, degré après degré, pierre par pierre. Il ne reste que la base, mais celle-ci est solide.

Bref, sur le terrain, on se débrouille. Même pour la "continuité pédagogique". C'est fou ce qu'il s'invente en ce moment dans les écoles ! L'avantage est que nombreux sont les enseignants ou Directrices et Directeurs d'école à avoir depuis longtemps mis en place les outils nécessaires à ce genre de chose. Pas pour cette situation certes, mais savoir s'adapter est l'ultime signe d'intelligence - ce n'est pas moi qui le dis -. Les plate-formes existantes pour la communication ont été investies depuis belle lurette... et souvent heureusement en dehors des préconisations surannées et des pudeurs de jeune fille du ministère qui aujourd'hui sont dépassées. Ce qui prime pour nous heureusement c'est l'efficacité, et nous n'avons pas de notre côté les réticences virginales de soi-disant élites totalement dépassées.

Il sera passionnant de faire le point, une fois la crise passée. Et puis il faudra régler les comptes aussi. Fiez-vous à moi pour ça. Parce que si le ministère s'imagine que les français ou les enseignants auront vite oublié, il se fourre le doigt dans l’œil jusqu'à la clavicule. Du moins pour le milieu enseignant. Pour moi cette semaine l'Education nationale est morte. Dans sa forme actuelle. Le système est proprement décédé et enterré. Et il pue. Requiescat in pace. Est-ce que je m'en réjouis ? Non. C'est un désastre. Mais il faudra bien que les politiques dans leur ensemble réalisent que désormais seule peut compter une forme d'enseignement adaptée aux réalités du terrain, aux spécificités locales, aux besoins concrets des territoires. Finies la bien-pensance, l'égalité illusoire, les injonctions dénuées de sens, le tout qui vient de Paris, les obsessions ministérielles qui s'imposent à tous sans réflexion ni à-propos. Pour répondre à une question simple et concrète :

Qui c'est qui bosse ?


(merci et bravo Gérard pour l'illustration !)



mardi 17 mars 2020

La santé des personnels ? On s'en fout !

Cela fait plus d'une semaine que je suis sur le pied de guerre pour préparer l'inéluctable, plusieurs jours que je le gère à chercher des volontaires pour accueillir les enfants de soignants et proposer du travail à mes élèves confinés, que je communique à tout-va téléphone courriel internet, quand ça fonctionne, et là ça ne fonctionne plus. Qui m'a aidé ? Personne. Demerden sie sich. Des consignes lacunaires et redondantes ou en retard sur les événements, quand elles n'étaient pas complètement à côté de la plaque ou contraires aux recommandations des agences de santé. Et puis pour le boulot les plateformes existantes ne concernent pas la maternelle ou si peu... Heureusement que j'avais derrière moi une équipe épatante et des services municipaux performants. Une bonne connexion personnelle en fibre, aussi, merci à mon fournisseur d'accès. Parce qu'à l'école euh... J'y suis proprement équipé c'est déjà quelque chose.

J'ai fait du bon boulot ces derniers jours. Je me suis épuisé en fait. Et je suis aussi en colère.

Je suis en colère contre un ministre qui a d'abord récusé l'inéluctable. Puis qui a très fier de lui-même annoncé partout que tout était prêt, alors que rien ne l'est. Qui a osé mentir comme un arracheur de dents dans les médias. Qui a surtout engagé au-delà de tout la santé des personnels dont il a la charge.

Tout le monde au boulot ! C'est lui qui l'a dit. Ah mais nous sommes des fonctionnaires, nous serons dans nos écoles... Oui nous y sommes. Du moins les Directrices et Directeurs, qui sont seuls sur le terrain avec certains IEN et quelques adjoint(e)s courageux pour accueillir les quelques enfants de nos familles aux taquets dans les hôpitaux ou ailleurs, et gérer heure par heure le merdier institutionnel qu'est l'Education nationale aujourd'hui. Vous en vouliez une preuve ? Vous l'avez. Franche. Claire.

Les enseignants ont des enfants ? Vous êtes sûr ? Ah mais alors il faut qu'ils puissent les garder, malgré ce que j'ai dit. Et vous dites que c'est la moitié des effectifs ? Bah, les autres s'en occuperont. Parce qu'il faut accueillir les enfants des soignants, c'est une nécessité. Comment ? Ah ben les instits qui restent sauront faire, hein ! Pardon ? Comment ça plus de cantine ni de garderie ? Ah ben oui Monsieur le Ministre, cela dépend des communes et il y a des gens aussi qui y travaillent... Ah crotte, je n'y avais pas pensé.

Comme au reste d'ailleurs. Le ministère n'était clairement prêt à rien. Il demande aux Directrices et Directeurs d'école d'inventer des PPMS, mais manifestement aucune gestion de crise n'est prévue par les instances dirigeantes de l'Education nationale : "- Sortez-moi le plan d'urgence. - Quel plan d'urgence ? - Il n'y a pas de plan d'urgence ? - Ben non."

Alors moi je vous l'avoue je craque. Je suis mieux informé par la télé que par ma hiérarchie qui, disons-le franchement, pédale dans la semoule avec une vigueur insoupçonnée. Pire, on me flatte, on m'envoie des mots dithyrambiques pour me complimenter, me remercier... C'est agréable, je n'en disconviens pas, même si je l'ai amère après toutes ces années à me bagarrer au sein du GDiD. C'est sûr, si nous n'avions pas géré les choses localement au cas par cas, je ne vous dis pas !

On m'a annoncé cet après-midi deux cas de COVID-19 dans ma classe... en attendant les autres. Je suis évidemment touché, même si pour l'instant je n'ai rien déclenché. parce qu'un Directeur de petite école maternelle qui a sa classe à temps plein est forcément très proche de ses élèves. Et les "gestes barrières", à cinq ans... Oh ils étaient plein de bonne volonté, l'école est très bien équipée depuis plusieurs années (robinets qui s'ouvrent avec le coude, distributeurs de savon liquide, papier essuie-mains à usage unique, etc), mais quand même... et que ça se touche et que ça bisouille et que... à cet âge là la proximité est un besoin. Alors oui, le virus je le trimbale.

Mon problème à moi, c'est que j'ai 59 ans et que je suis fatigué et plus aussi résistant que je l'étais il y a seulement cinq ou dix ans. Mon problème à moi c'est que mon épouse a une maladie auto-immune, et que je n'ai pas envie de la tuer. Mon problème à moi c'est que mon IEN qui n'est plus toute jeune non plus est la seule qui m'ait dit plusieurs fois de faire attention à moi. Le ministère ? Rien. Néant. Que dalle. Niente. Le vide total et absolu, une idée de l'infini.

Nous savons que l'Education nationale n'a pas de médecine du travail (ma dernière visite médicale est de 1979) alors que l'Etat impose aux salariés français une visite au minimum tous les quatre ans. Une de mes ATSEM en a eu deux à six mois d'intervalle. Mais de là à complètement ignorer que les personnels de l'enseignement sont particulièrement exposés, il y a une sacrée marge ! Parce que sur ce point soyons précis : c'est le silence, complet et sidérant. Et c'est dégueulasse.

Jeudi je n'irai pas à l'école, mes collègues prennent le relais et je les en remercie. Mais je vous le dis, si dans les jours qui viennent je tombe malade ou si mon épouse tombe malade, je saurai parfaitement à qui je le devrai. Moi qui ai toujours été légaliste, moi qui ai toujours eu le plus profond respect pour ma hiérarchie, je n'oublierai pas à quel point MON ministre et SON ministère auront été en dessous de tout pour la gestion de cette crise majeure.