mercredi 19 février 2020

Un statut ! Un statut ! Mon Royaume pour un statut !

Directrices, Directeurs d'école, notre situation est belle et bien Shakespearienne :

« J'ai bien l'intention de prouver que je suis un méchant
Et que je hais les plaisirs frivoles des jours actuels. »

Pardonnez-moi cette citation de Richard III, mais à mes yeux elle correspond bien à ma position. Oui, je déteste le sort qui nous est fait, je déteste que certains veuillent encore faire croire que le Directeur d'école n'est qu'un pion dans le management d'une école, et oui je veux bien passer pour un méchant, un traître, un félon, un monstre, tant je persisterai à dénoncer des gouvernants inertes, la saloperie de certaines organisations syndicales comme de leurs affidés plus ou moins bien cachés, et la bêtise de médias qui ne font pas le moindre effort d'information avant de parler de nous, sinon pour aller consulter encore et toujours le même sempiternel syndicat qui pourtant ne représente plus que lui-même.

Enfer et damnation ! J'ai osé utiliser le terme "management" ! Que n'ai-je point fait en prenant à mon compte un anglicisme qui pourtant a une signification claire, contrairement au mot qui qualifie ma fonction... "Directeur" ? C'est tout et rien, un directeur, ça n'a plus de sens, ça représente bernique, macache, sinon peut-être en France, dans notre inconscient collectif lorsqu'on parle de l'école, une image d’Épinal qui nous reste des textes de Pagnol.

Ah les mots... des maux, bien sûr. La boutade ne me fait pas rire. Tenez, le mot "statut"... Pour paraphraser de Gaulle, est-il utile de sauter partout comme un cabri en criant "Un statut ! Un statut !" ? C'est quoi un statut ? Quel statut ? Pour qui ? Pour quoi ? Ce terme ne veut rien dire en lui-même, imaginer qu'il suffit de réclamer un "statut" pour les Directrices et Directeurs pour arriver quelque part, c'est se raconter des bobards et en semer pléthore sur sa route. On met ce qu'on veut sous le mot "statut", du bon du beau du grotesque et du laid, à chacun sa définition ou son idée, sans que personne daigne jamais expliquer le sens qu'il lui donne. Sauf pour en faire un chant ou un champ de bataille, chacun mène à l'autre.


Personne ? Ah non, moi je veux bien  Mais il faut alors peut-être abandonner cette idée qu'il faille en préalable du reste un statut pour les Directrices et Directeurs d'école. Car tout ce qu'on pourra nous accorder, y compris un éventuel titre ronflant, ne sera que parcellaire, minimal, et peut-être poudre aux yeux. Reconnaître institutionnellement ce que pourtant nous sommes actuellement de fait, cela impliquerait de transformer immédiatement 45000 Directrices et Directeurs d'école en chefs d'établissement. Est-ce faisable ? Un établissement public de moins de quatre classes - 15298 écoles en France, 34% du total - n'a pas réellement de sens quel que le bout par lequel on le prenne.

Désolé si je vous fais mal mais c'est ainsi. Oh je sais, c'est en partie ma faute, j'ai tant bataillé sur ce sujet sans toujours expliquer ce qu'il signifiait pour moi. Mais j'ai des excuses, parce que nous revenons de loin, de très loin, de si loin... Avec les copines et copains de galère du GDiD nous sommes partis du néant. Aujourd'hui nous avons convaincu le Sgen-Cfdt, le Sne, le Se-Unsa - qui tortille un peu du cul - et certainement beaucoup d'autres. Nous sommes reconnus par les élus (nous serons encore au Sénat dans quelques jours), par l'AMF (nous y avons aussi rendez-vous bientôt)... Quel succès ! Mais pour cela il aura fallu être lapidaire, féroce, revendicatif, rendre coup pour coup et mordre parfois. Il aura fallu en entendre aussi, combien d'insultes avons-nous reçu ? Et puis cette suspicion au-delà du raisonnable de chercher pouvoir de coercition, de tentation de dictature...  Mais c'est bien notre époque qui place l'émotion comme une valeur respectable, et qui ignore la raison. Rien que de l'écrire j'en suis fatigué.

Car en sommes, si nous voulons améliorer notre sort de Directrice ou Directeur d'école, c'est l'école que nous devons changer. Il nous faut un nouveau statut, oui, mais pour l'école primaire publique. Aujourd'hui nous n'avons ni le temps ni les moyens de remplir pleinement notre mission première qui est celle de faire progresser scolairement nos élèves. Principalement parce qu'on nous demande constamment d'appliquer des règles, des consignes, des objectifs, qui pour la plupart ne nous concernent pas. Ensuite parce qu'on ne nous donne pas non plus les moyens pour le faire. Dites-moi ce dont vous avez besoin, je vous expliquerai comment vous en passer...

Nos écoles doivent être autonomes dans leurs choix d'organisation, dans leurs objectifs qui ne peuvent être semblables selon la région, la commune, ou sa population. Nos écoles doivent pouvoir acter sur certains points et certaines mesures, donc avoir une personnalité morale. Ce n'est pas imaginable en deçà d'une certaine taille, d'autant que beaucoup de Directeurs actuels ne souhaiteraient certainement pas prendre une telle responsabilité. En revanche pour moi aujourd'hui les 2933 écoles publiques dont les Directrices et Directeurs n'ont pas charge de classe devraient d'office devenir des établissements du primaire. En gros au-delà de treize classes, je ne comprends pas vraiment l'actuelle distinction entre élémentaire et maternelle.

Et pour les autres écoles, qui représentent 94% des écoles publiques en France ? Si je voulais vous raconter des bobards j'écrirais que tout est possible, qu'il faut le faire et qu'on verra après... Ben voyons. Si je regarde le statut actuel des IEN je constate qu'ils agissent par délégation du DASEN ; on pourrait imaginer une construction semblable qui permettrait de partager un secrétariat, voire une intendance, entre trois, quatre, cinq "petites" écoles. Sous la férule de qui ? J'entends déjà les sarcasmes ou les hurlements si j'évoque le principal du collège ou l'IEN, et j'y ai moi-même d'énormes réticences. Un "super-Directeur", comme l'écriraient les ennemis du GDiD ? Peut-être s'il était choisi collégialement parmi leurs pairs par les Directrices et Directeurs du regroupement, ou du moins que sa nomination soulève leur adhésion. Quoi qu'il en soit, le regroupement des écoles est une nécessité absolue. Jusqu'à éventuellement créer de nouveaux établissements dont le fonctionnement propre aura alors aussi sa propre justification et son propre chef.

Malgré tout il restera encore longtemps de très nombreuses "simples" écoles. Quel statut pour leurs Directrices et Directeurs ? Peut-être aucun au sens où on entend le terme "statut". A moins d'imaginer une formule dont honnêtement je ne perçois rien. Une amélioration de leurs conditions de travail certainement, nous n'en sommes plus au désir mais à la nécessité : diminuer le nombre de leurs tâches, améliorer l'efficacité des outils à leur disposition, diminuer drastiquement leur charge de classe, diminuer leurs responsabilités dont certaines impossibles à collégialiser - en particulier la sécurité - leur incombent absurdement aujourd'hui, améliorer leur rémunération... et donc réviser le référentiel-métier impossible à tenir pour une Directrice ou un Directeur qui n'a que deux bras, deux jambes, et une seule tête.

Je sens que j'ai déprimé nombre d'entre vous, je m'en excuse. Mais on ne peut pas se voiler la face ni continuer indéfiniment à faire des plans sur la comète. La réalité nous rattrapera toujours, qu'elle soit humaine ou budgétaire, territoriale ou juridique. Un statut réel et nouveau pour les Directrices et Directeurs ne peut découler que d'un statut nouveau pour l'école. Cela réclame sinon un consensus national auquel la France n'est pas habituée et auquel je ne crois pas - malgré qu'on en ait vu dans d'autres nations -, au moins une volonté politique forte et un projet construit pour l'école publique française du XXIème siècle. Le GDiD a des idées, c'est son nom et son credo, nos alliés syndicaux aussi. Mais qui pourra nous donner une vision d'avenir ? Qui nous apportera un tel projet ? Il nous manque certainement une personnalité pour l'incarner.

mercredi 12 février 2020

Chères collègues...

Il y a en France 44902 écoles publiques... donc 44902 écoles avec une Directrice ou un Directeur à leur tête.

Un enseignant du primaire en début ou milieu de carrière passe - à la louche - deux à trois heures par jour à préparer sa classe (oui, je sais, vous y passez plus de temps mais bon...). Moi-même, après plus de quarante années de service, j'y consacre entre 3/4 d'heure et une heure par jour. Une Directrice ou un Directeur doit donc ajouter la charge de sa fonction directoriale à ce temps déjà important et qui n'est comptabilisé nulle part, et surtout pas au ministère. Si je compte les réunions qui ne sont pas comptées dans les fameuses 108 heures,les week-ends et les vacances, cela vous fait quoi ? Deux heures quotidiennes ? Trois ?

Comment peut-on dans ces conditions concilier travail et vie de famille ? Dans la fameuse pénibilité dont on nous rebat les oreilles depuis quelques mois, doit-on envisager la vie personnelle de celles et ceux qui passent entre quatre et huit heures par jour à travailler en plus des heures de classe ? Parce que cela fait tout de même de dix à quatorze heures de labeur quotidien dont six heures souvent dans le bruit, 43 à 59 heures par semaine dans le meilleur des cas, jusqu'à... Beaucoup d'entre nous ont des emplois du temps de cadre supérieur, sans le salaire qui va avec. Je n'ai jamais vu un dirlo se déplacer en Lexus ou en Porsche.



Savez-vous que sur les 44902 Directrices et Directeurs d'école publique en France seuls 2933 n'ont pas charge de classe ? Soit 6,53%... Étonnant, non ? 93,47% d'entre nous sommes Directrice ou Directeur avec une charge de classe. C'est ahurissant. Ce simple chiffre montrera à tous à quel point la situation n'est plus tenable, à quel point le ministère se fout de nous, à quel point aussi certaines organisations syndicales mériteraient un bon coup de pied au cul. Nous sommes 3657 à avoir une école à classe unique avec 4 jours de décharge par an (il y a encore plus de 8% de classes uniques en France), 11641 avec deux ou trois classes à n'avoir qu'une journée sans élèves par mois (presque 26% des écoles françaises). On peut déjà écrire sans rigoler du tout que 34% des écoles publiques françaises sont à l'abandon, avec un ministère qui s'en bat l’œil et des élus nationaux qui agitent leurs petits bras mais ne font pas vraiment avancer quoi que ce soit. Je n'ose même plus évoquer les autres, surtout à mon sens les très grosses écoles dont certes la Directrice ou le Directeur n'a aucune charge de classe mais reste totalement seul pour assumer un boulot phénoménal sans l'aide de quiconque. Malgré tous leurs beaux discours les charmants principaux ou proviseurs qui nous soutiennent du bout des lèvres n'ont aucune idée de ce que cela peut signifier d'avoir à gérer  seule ou seul de 250 à 500 gamins voire largement plus. Ah ben non, pas de CPE, pas de surveillant, pas de secrétaire, que dalle niente. Que notre malheureuse collègue Christine Renon se soit donnée la mort n'a hélas surpris aucun d'entre nous.

Qu'on m'exprime qu'un couvreur ou un maçon a un labeur pénible, travaille dans le froid ou la canicule, je le conçois pleinement et l'admets totalement. Pour autant une fois rentré chez lui il peut s'il le souhaite s'occuper de sa famille. Ce n'est pas vraiment le cas pour une Directrice ou un Directeur d'école.

Le pire je crois ce sont les Directrices. Chères collègues je ne me leurre pas. Même si les hommes depuis plusieurs décennies ont fait de gros efforts pour s'occuper des charges du ménage - courses, entretien, s'occuper des enfants... -, les femmes restent en charge de la majorité du boulot et tiennent généralement les rênes d'un fonctionnement qui doit être efficace. Et puis combien d'entre vous sont des femmes isolées, seules, séparées divorcées ou simplement célibataires avec des enfants ? Vous avez eu l'intelligence de savoir gérer votre vie de couple, vous avez eu raison. Mais comment faites-vous ? J'admire depuis longtemps celles d'entre vous que j'ai pu côtoyer avec des situations personnelles infernales que vous arriviez tout de même à contrôler ou à peu près, et qui faisiez en même temps un travail magnifique dans votre école. Je suis parfaitement et totalement sincère. D'après quelques auteurs vous seriez l'avenir de l'humanité, et je me plie à cette idée avec un certain soulagement, car peut-être notre Monde serait-il moins pervers et moins violent. Mais on n'en est pas encore là puisque malgré que vous représentiez 84,8% des personnels enseignants et Directrices du primaire, vous restez 52% à la tête des écoles et des établissements. Les hommes restent dans les charges de responsabilité, peut-être en partie à cause justement de la charge de boulot que je dénonce au détriment d'une vie personnelle plus intense. Je ne crois donc pas que ce soit de votre part Mesdames un refus des responsabilités mais plus un choix raisonné. Je le regrette mais je le comprends. Mais ça n'arrange pas les chose, hélas...

Si nous avions de nouveau une femme Ministre de l'Education nationale ? J'admire encore celle qui le fut récemment pour son écoute et sa capacité de compréhension. Je n'oublierai jamais que ce fut Mme Vallaud-Belkacem qui donna vie au référentiel-métier.

On peut toujours imaginer des choses.

dimanche 9 février 2020

Chef d'établissement... mais lequel ?

Certaines organisations syndicales cherchent à faire peur. Cela n'a rien de nouveau pour ces gens-là, dont la crainte de l'avenir est le fond de commerce. Trembleeeez, pauvres morteeeels ! Tout changement est à proscrire, toute évolution à bannir. Ce qui est évidemment une absurdité sociale et historique.

Dans le sac des propositions honnies il y a évidemment en bonne place le statut d'emploi fonctionnel que réclame le GDiD pour les Directrices et Directeurs d'école, le changement de statut de l'école qui va avec, et les établissements du primaire que nous estimons inévitables pour cette évolution constructive de l'enseignement primaire. Le GDiD est bien sûr lui-même considéré comme une émanation diabolique et pestilentielle, aux volontés inavouables, aux amitiés perverses... Nous sentons le souffre.

Devenir chef d'établissement du primaire d'accord, mais quel chef d'établissement ? Copier le statut existant des personnels de direction du secondaire ? Certainement pas, même si quelques syndicats s'acharnent à le faire croire. Ce n'est pas le projet du GDiD.

D'abord nous voulons que ce chef d'établissement du primaire - appelons-le CEP pour simplifier - ait un statut d'emploi fonctionnel, pour plusieurs raisons simples à comprendre. Il est indispensable que le CEP soit professeur des écoles, il est même primordial qu'il ait enseigné X années, dans plusieurs fonctions et lieux, en REP ou autre ou comme remplaçant, bref qu'il connaisse le milieu comme sa poche. Ensuite il ne doit pas être sélectionné sur concours, afin de ne pas ouvrir la porte à d'autres personnels, mais dans le vivier des PE par un jury ad-hoc dont il recevra l'agrément - comme aujourd'hui la "liste d'aptitude" pour être Directeur d'école -. Cela doit bien entendu être un choix, porté par un projet personnel. Et enfin le statut d'emploi fonctionnel, s'il donne au CEP un statut spécifique accompagné de pouvoirs de décision étendus, d'une reconnaissance spécifique et d'un salaire à la hauteur, lui permet aussi de quitter la fonction pour revenir dans le corps des PE s'il estime s'être fourvoyé... ou en cas de faute grave dans le cadre de sa fonction de chef d'établissement.

Dans ma vision des choses le CEP s'engage dans le projet de son établissement qui doit avoir été élaboré par un prédécesseur dans l'intérêt premier des élèves du territoire concerné. Il s'y implique pour un temps déterminé, éventuellement par un contrat de Y années qui peut être renouvelable une ou plusieurs fois. Ce projet d'établissement il va le travailler avec tous les personnels de l'équipe éducative, l'infléchir voire le changer si nécessaire, toujours dans l'intérêt des élèves et en accord avec son Conseil d'administration.

Le CEP ne procède pas à l'évaluation des personnels enseignants de son établissement qui sont fonctionnaires et dépendent de l'Etat, mais il fait celle de certains personnels non enseignants dont il est l'employeur. Il reste bien entendu à définir de qui dépendent ceux-ci (personnel d'entretien, secrétariat, intendance, les éventuels surveillants et Conseiller d'éducation, etc) : établissement, commune, région, Etat ? Cette question de l'évaluation des enseignants est un épouvantail traditionnel qu'agitent les syndicats moyenâgeux réfractaires à toute évolution. Mais ce n'est que de la paille. L'évaluation des enseignants du primaire, qui aujourd'hui hélas se résume à quelques sommaires "rendez-vous de carrière", n'a de sens que si elle est formative. Evaluer est une tâche que maîtrisent les personnels qui l'ont toujours exercée soient les IEN. Il suppose la possibilité technique d'élaborer les formations adaptées qui permettront aux enseignants de peaufiner leur pratique. Bref c'est un métier distinct de celui d'un chef d'établissement, c'est une fonction fondamentale que les IEN doivent persister à remplir. Je souhaite, concrètement, que les IEN reviennent à leur rôle premier et puissent s'y impliquer totalement et sereinement, comme je souhaite que les Directrices et Directeurs d'école devenus ou non chefs d'établissement puissent exercer leur métier avec la même implication et tout aussi sereinement.



Comment est payé le CEP ? Puisqu'il n'est pas "personnel de direction" et qu'il n'est pas créé de corps spécifique, le CEP reste à l'échelle des PE. Au même titre qu'aujourd'hui les Directeurs perçoivent une bonification indiciaire, il me semble logique de poursuivre dans cette voie en en conservant le principe. Mais je souhaite deux choses : d'une part qu'il n'y ait pas de différenciation par la taille de l'établissement (ce qui à mon sens ne se justifie pas non plus aujourd'hui dans le fonctionnement de la Direction en primaire); d'autre part qu'on abandonne l'idée d'une "indemnité" dont le simple terme me révulse. Bien entendu le fait d'être chef d'établissement du primaire implique que la rémunération totale (traitement de PE + bonification) soit à la hauteur de ce que perçoivent les personnels de Direction.

Y aurait-il des astreintes ? Cela ne me parait pas indispensable dans la mesure où tout ce qui concerne le fonctionnement par rapport aux élèves ne change pas. A moins que la restauration soit à la charge de l'établissement, par exemple, ou... ce qui sera dévolu à l'établissement et à son chef reste à définir, et à mon sens cela relève d'un accord contractuel passé distinctement pour chaque établissement entre le territoire concerné et l'Etat, avec des responsabilités adaptées aux contraintes ou aux envies locales. Mais le CEP saura parfaitement dans quoi il s'engage. Avec quel budget ? On peut imaginer une délégation de gestion publique - qui existe dans le droit français - au Conseil d'administration de l'établissement dans lequel de toute manière le ou les territoires concernés seront forcément représentés.

Quelle taille pour un établissement ? Sur ce point il ne peut y avoir aucune règle. Seule compte la volonté d'un territoire qui désire synthétiser les synergies engagées sur un projet local puissant. Il y aurait de "petits" établissements ou des gros, sur un ou plusieurs sites, tout dépendant du lieu et de l'étendue territoriale concernée.

Quelle mobilité ? Devenir CEP reste un choix, celui de son établissement aussi comme aujourd'hui on choisit son école. Chaque Direction d'établissement étant évidemment un poste "à profil" son futur CEP est libre ou non de la demander, rien ne peut lui être imposé en ce sens. Le chef d'établissement peut décider de rester si tout va bien, de changer d'établissement à la fin du contrat s'il en existe un, ou de simplement retourner enseigner. Evidemment un tel statut exige des garde-fous pour que le système ne soit pas à la merci de potentats locaux, qu'ils soient élus ou fonctionnaires...

Mais les autres Directrices et Directeurs d'école alors ? Ils restent le bec dans l'eau ? Il n'est bien entendu par question de laisser quiconque sur le bord du chemin, tout ce qui définit aujourd'hui notre métier doit être redéfini sur la base du "référentiel-métier" qu'on pourrait presque plutôt appeler "différentiel-métier" tant il marque plus nos différences avec le métier d'enseignant. Une charge de classe nettement moins lourde, c'est à dire le temps de remplir sa fonction de Direction, ce qui implique de clairement et largement étendre le régime de "décharge"; l'aide d'un secrétariat éventuellement partagé selon la taille de l'école; la création de postes de surveillance et même de Conseillers d'éducation selon la taille ou le type d'école (REP); une définition claire des responsabilités et des charges dont certaines qui nous incombent aujourd'hui réclament formation et assistance (PPMS...); une meilleure adéquation des systèmes d'information et de gestion à nos besoins (ONDE); une bonification indiciaire largement revue et adaptée aux responsabilités qui sont les nôtres...

Comme vous le constatez, le travail à faire est important, et personne ne doit baisser les bras. Il nous appartient je crois aujourd'hui de définir l'école française du XXIème siècle, et nous avons trois décennies de retard. Le GDiD persiste et persistera, nos alliés syndicaux aussi, pour que perdure l'école publique. car nous croyons fortement à sa mission. Nous déplorons tous l'abandon dans laquelle on la laisse aujourd'hui, malgré les efforts de chacun dans sa classe, dans son école, dans sa commune. Mais le bonne volonté ne peut pas suffire. Nous voulons le meilleur pour nos élèves, qui ne méritent pas que nous leur laissions une telle chienlit.


samedi 1 février 2020

What else ?

Le mardi 28 janvier a - enfin ! - eu lieu au ministère une réunion avec les syndicats sur la fonction de Directeur d'école. D'autres rencontres suivront.

Je passerai charitablement sur les discours habituels que tiennent dans ces assemblées les adversaires de toute évolution de l'école, que je ne nommerai pas tant c'est peu utile. Ce vénérable chœur grégorien nous ressasse les mêmes antiennes depuis si longtemps que les citer ne présente aucun avantage, d'autant qu'elles vont à l'encontre des intérêts de nos élèves. Car croire que l'école peut aujourd'hui remplir son rôle sans évoluer un tant soit peu c'est danser la gigue devant un groupe de chimpanzés qui certainement resteront dubitatifs, à moins qu'indignés d'être pris pour des cons ils ne bombardent les danseurs de fruits trop mûrs. Au passage je rappellerai d'ailleurs utilement que si les singes ne parlent pas c'est pour ne pas être mis au boulot, ils ne sont pas fous les singes (ce sont les indiens qui disent ça).

Il a donc été question dans cette première réunion de la simplification de nos tâches, le ministère tient donc parole sur ce point. Il faut comprendre la simplification de tâches instituées nationalement, pas des âneries concoctées localement par une administration qui ne sait plus quoi inventer d'idiot pour compliquer notre boulot. Tenez, un exemple pris dans le dernier "règlement départemental" de mon coin, je cite : "En cas de changement d'école, un certificat de radiation est émis par l'école d'origine. [oui, comme d'habitude] (...) Le directeur d'école informe de cette radiation le maire de la commune de résidence des parents de façon que celui-ci puisse mettre à jour la liste des enfants soumis à l'obligation scolaire (...). [oui, c'est la Loi, vous le faites vous ? Article en question : "L'état des mutations sera fourni à la mairie à la fin de chaque mois." Ben voyons. C'est sûr, je ne pense qu'à ça quotidiennement, c'est mon devoir, je me roule par terre de honte quand je ne le fais pas c'est à dire une fois par mois.] Il transmet par la suite cette information au maire de la commune où se trouve l'école dans laquelle les parents ont annoncé leur intention de faire inscrire leur enfant afin que ce dernier puisse également s'acquitter de sa mission de contrôle du respect de l'obligation d'inscription (...)." Je peux aussi leur chercher une nouvelle nounou sur place, pourquoi pas tant qu'on y est. C'est rigolo comme les choses se sont compliquées depuis que l'informatique et les bases de données existent. Peut-être y aurait-il un certain intérêt à remplacer les papys de la CNIL par des personnalités moins réfractaires à l'information. Moi je dis ça je ne dis rien. Vous me direz, les programmes concoctés en interne par l'éducation nationale sont déjà tellement hilarants. Quand le GDiD réclame une révolution systémique, ce n'est pas par hasard.

Une "évolution" est à l’étude sur ONDE pour y inclure "une plateforme" regroupant des documents officiels harmonisés nationalement, comme les PAI, les autorisations de sortie ou le droit à l’image. La procédure concernant les certificats de scolarité pourrait être simplifiée. Soit, étudions.

Le PPMS a donc été évoqué, avec "une réflexion juridique en cours sur la répartition des responsabilités entre le directeur et la collectivité locale, de même que le rôle de la DSDEN". Soit, réfléchissons.

AFFELNET est "étudiée", la DGESCO s'engage à la "revoir". Soit, engageons-nous.

Une "certaine autonomie" dans la gestion des 108h "pourrait" être accordée. Les modalités restent à définir. Prout prout, raaah que c'est compliqué de lâcher son os.

Enfin la durée de validité des PAI serait allongée. Bon, là, d'accord, de toute manière plus aucun des miens n'a reçu d'aval quelconque depuis plusieurs années, ce qui ne nous empêche pas de veiller à la santé de nos élèves.

Les élections à liste unique semblent n'avoir été évoquées que par les syndicats. Mais je n'étais pas là, soyons bien d'accord.

Je récapitule : une réflexion, une étude, "pourrait", une autre étude et un engagement à réviser, une "certaine autonomie" qui "pourrait", "serait"... Les représentants du ministère semblent avoir très bien assimilé leurs leçons sur le conditionnel, bravo aux enseignants qui le leur ont appris en primaire ! Bon, je suis méchant, M. Blanquer avait exprimé que les premières simplifications ne s'appliqueraient qu'à la rentrée de septembre 2020, ce n'est donc pas une surprise. Je ne m'en agite pas moins sur mon fauteuil en tapant sur la clavier. Et je crois bien chers collègues Directrices et Directeurs d'école que vous aurez encore à organiser ces élections de [...] avec une liste unique en octobre 2020, impressions et multiples enveloppes et manipulations et envois compris. Vous auriez préféré faire des économies d'argent et de temps et épargner nos forêts ? M'enfin...


J'écris "vous" parce que moi je serai certainement en villégiature en Italie à ce moment-là. Ben oui, c'est bon, j'ai donné, plus de 40 années de métier dont une vingtaine à la Direction d'école, je laisse la place à plus jeune et plus énergique en me posant tout de même la question de qui osera aujourd'hui devenir Directeur d'école dans ces conditions. Nous étions entrés dans la fonction par goût ou par opportunité, je ne suis pas sûr sans évolution majeure que nos successeurs auront autant d'abnégation... ou seront aussi cons que le suis encore.

Tout cela est fort mince, mais je ne cracherai certainement pas sur quelques progrès si petits soient-ils. Les prochaines rencontres (je ne crois pas qu'il y ait des petits fours) évoqueront - mais sans certitude - les aspects statutaires et la rémunération. On va bien rigoler. Je suis effarouché d'avance par l'aumône que recevront les Directrices et Directeurs d'école. Quant à l'aspect statutaire... ouarf !

Ce n'est pas que le bât blesse... ou ça ne l'est plus. Il est certain que notre situation est plus que difficile, voire parfois insurmontable, et je comprends totalement nos collègues qui craquent  et qui lâchent, parce qu'ils veillent à leur santé physique et intellectuelle et qu'ils ont totalement raison. Personne ne nous est vraiment redevable de ce que nous faisons, à moins d'avoir des partenaires - enseignants, municipalités, hiérarchie immédiate, familles... " particulièrement conscients. Ménagez-vous, pensez à vous, le temps passe et votre santé est primordiale pour votre entourage et vous-même.

Je veux exprimer que tout cela est fort beau mais que nous appliquons compresses et pansements sur un corps malade. Oui nous aurons quelque soulagement, la douleur sera moins vive, mais la maladie va néanmoins progresser. L'école est malade. Notre école publique que nous aimons si fort est moribonde. Nous traitons des symptômes, nous ne luttons pas contre l'agression d'origine. C'est bien là le l'insigne défaut de ces rencontres.

Le GDiD veut une révolution systémique de l'école. Ce sera certainement désormais l'axe majeur de notre travail. Non, nous ne laissons pas de côté les Directrices et Directeurs d'école, bien au contraire. Le "statut", ce fameux statut pour lequel nous luttons depuis vingt ans, est bien en ligne de mire. Mais il ne sera que la conséquence immédiate et nécessaire d'un changement de statut de l'école. Il est LÀ, notre nouveau combat. Parce que...

Parce que nous savons très bien que le système est pourri, inopérant, inconséquent, parfaitement inefficace et totalement inéquitable. Ce ne sont pas des évaluations normées pondues par des intellectuels hors-sol, ni des neurosciences installées dans un absolu scientifique éloigné de toute humanité, qui concrètement nous sortiront de la boue et de la merde dans laquelle nous nous dépêtrons et dont nous tentons quotidiennement d'extirper nos élèves. Personne d'autre que nous ne s'intéresse ni ne s'inquiète des enfants dont nous avons la lourde charge et dont tous nous voulons faire des élèves heureux et compétents, qui ont envie de grandir et d'apprendre, curieux de leur environnement et de leur avenir, qui voudront le changer... parfois peut-être malgré nous mais cela a toujours été le rôle des nouvelles générations ! Mes élèves m'appellent parfois "pépé" pour me charrier, j'en suis heureux parce qu'avec leurs cinq ans j'ai su leur autoriser le nécessaire pour qu'au-delà de leur respect et de leur amour qu'ils me manifestent à tout moment ils soient capables de trouver eux-mêmes la distance nécessaire à toute remise en cause et à toute compréhension de soi, d'autrui, ou du monde qui les entoure. Je n'aurai pas été, j'en ai la prétention à la veille de ma retraite, ni un mauvais instit ni un mauvais Directeur.

Tant que tout nous tombera du ciel, tant que rien ne sera pris en compte des besoins du territoire dans lequel nous travaillons, tant qu'aucune latitude ne nous sera laissée quant à notre pédagogie ou notre répartition des moyens d'enseignement, tant que notre éducation "nationale" restera ce qu'elle est actuellement - pléthorique pyramide incompétente -, tant que les Directrices et Directeurs d'école ne pourront pas eux-mêmes mettre en place les moyens nécessaires à la réussite scolaire de leurs élèves, rien ne changera et aucun quelconque prétendu changement de statut ne sera opérant.

L'école doit changer de statut. Les Directeurs nécessairement suivront. Et nos élèves réussiront. What else ?

dimanche 26 janvier 2020

Ohé, ohé, Directeur abandonné...

J'ai depuis quelques jours la fâcheuse impression qu'on se fout de ma gueule... C'est très désagréable, parce que si depuis quarante ans j'ai appris à avaler sans sourciller pas mal de couleuvres, ce sont des pythons qu'aujourd'hui on veut me faire ingurgiter.

La disparition de notre malheureuse collègue de Pantin semblait avoir provoqué une prise de conscience de la fragilité intrinsèque de la gouvernance de l'école primaire, et une opportunité pour le ministère. Nous attendions des décisions rapides pour les Directrices et Directeurs d'école, ou au moins des discussions constructives; on nous a refilé, comme un acte de charité, une journée supplémentaire de "décharge" totalement inapplicable tant les Inspections primaires fonctionnent à flux tendu avec leur faible contingent de remplaçants; on nous a soumis un pseudo-questionnaire ouvert à tous les vents dont les résultats sont si peu lisibles que chacun peut les interpréter comme il l'entend; on nous a garanti des décisions rapides dès la fin décembre - promis, juré, craché -, reportées pour début janvier, et désormais semble-t-il pour la Saint-Glinglin...

Il est vrai que les agitations autour des retraites sont passées par là. Ce n'est pas le rôle du GDiD de commenter un projet qui ne nous concerne pas directement, d'autant qu'au sein de l'association les opinions sont certainement diverses, mais on peut penser que nous, Directrices et Directeurs d'école, n'étions pas la priorité de ce gouvernement. J'avais pourtant l'impression que le nombre de hauts fonctionnaires émargeant au budget du ministère de l'Education nationale était suffisant pour que quelques-uns nous consacrent du temps, mais peut-être m'étais-je trompé. Oui, c'est ironique.

En attendant donc d'hypothétiques propositions qui provoqueront, je n'en doute pas une seconde, d'amples mouvements de bras et beaucoup de verbes hauts de la part des instances syndicales, nous sommes toujours (soyons vulgaires parce qu'il devient difficile de l'exprimer autrement) dans une merde noire. La boue nous colle aux pattes, chaque pas vers l'avant devient plus difficile, plus fatigant.

Le GDiD a été reçu - une fois de plus - par le Sénat la semaine dernière. Nous avons - une fois de plus - expliqué notre lamentable situation et nos espoirs pour l'école de la République. C'est notre rôle n'est-ce pas. C'est pour autant lassant de multiplier sans beaucoup d'effet depuis vingt ans les réunions, discussions, présentations... Certes aujourd'hui la plupart de nos élus sont convaincus de nos difficultés difficilement surmontables, certes aujourd'hui chacun sait que la gouvernance de l'école primaire est primordiale pour la réussite scolaire de nos élèves, nous avons donc réussi en partie. Mais en partie seulement puisque rien ne change, aucun projet gouvernemental ne se fait jour, aucune proposition n’apparaît à l'horizon. On n'est pas au bout du tunnel les copines !

J'ai donc cruellement l'impression de me faire embobiner dans les grandes largeurs. Le collier de contraintes que nous portons autour du cou ne semble pas vouloir se desserrer, ou pas dans l'immédiat. Ce qui me met en mémoire une chanson des années 80 :

Ohé, ohé, Directeur abandonné,
Ohé, ohé, mets des ailes à ton collier...


dimanche 19 janvier 2020

L'autonomie de l'école porte-t-elle un risque ?

Il fut une époque où le GDiD réclamait un "statut" pour les Directrices et Directeurs d'école, simplement, parce que notre position devenait difficile à tenir. C'est un temps révolu, aujourd'hui c'est un changement infiniment plus profond que le GDiD réclame.

Nous avons compris qu'un simple changement de statut ne changerait rien à nos charges et devoirs qui au fil des années ont enflé au point de devenir ingérables. C'est le statut de l'école qu'il est nécessaire de faire évoluer, afin de répondre à ses besoins qui ne sont plus les mêmes qu'il y a seulement trente ans, ou ses attendus que nous percevons mieux. L'école doit prendre son autonomie pour répondre aux nécessités de son territoire dont les élèves sont différents du territoire voisin.

Différencier, voilà une belle idée ! Si on enseigne dans une communauté de communes d'Indre-et-Loire ou dans la métropole lyonnaise, si on dirige une école parisienne ou dans les Yvelines, les pratiques et moyens nécessaires sont certainement différents. Que voulons-nous, tous ? La réussite scolaire de chacun de nos élèves. C'est notre ultime objectif, c'est ce qui motive notre travail, c'est aussi ce pour quoi nous nous nous levons chaque matin et ce pour quoi nous sommes - mal - rémunérés. Toutes les enquêtes montrent que malgré nos difficultés nous persistons à aimer ce que nous faisons avec nos élèves, que nous enseignions ou dirigions une école.

Mais ce qui nous est donné pour travailler ne correspond pas toujours à ce que nous souhaiterions. Il y a des écoles au public difficile, il y a des écoles dont les élèves ont plus de difficultés, il y a des écoles "riches" et des écoles "pauvres", il y a des écoles de taille ahurissante et d'autres minuscules, il y a des écoles aimées par les édiles municipales et d'autres laissées en déshérence voire tyrannisées, il y a ... Où est l'égalité républicaine là-dedans ? Pas étonnant que les résultats de nos élèves soient aussi disparates si on ne tient pas compte de leurs besoins. Alors que chacun d'entre eux à les mêmes droits, droit à recevoir et droit à la réussite  L'équité en prend un sacré coup dans l'aile.

Plusieurs pays ont opéré des tentatives plus ou moins réussies pour rendre les établissements autonomes. De nombreux problèmes sont apparus lorsque n'était proposée qu'une autonomie limitée. C'est une question systémique, changer l'école n'a pas de sens si on ne change pas le système. C'est bien le problème qui se pose aujourd'hui en France dans les EPLE : comment "prendre la liberté d’utiliser de façon raisonnée les ressources et les moyens (parfois réduits) alloués à l’établissement tout en devant faire face à des logiques de responsabilisation et d’évaluation appelant, dans le cadre de la Nouvelle gestion publique, à rendre des comptes à plusieurs instances, en particulier à partir d’indicateurs de performance chiffrés" ? (Claire Ravez)

Alors quelle autonomie pour l'école primaire doit-on espérer ? Comment concilier les besoins de gestion de l'école - sécurité, immobilier, mobilier, matériel... - avec les besoins éducatifs des élèves ? Aujourd'hui la Directrice ou le Directeur fait déjà beaucoup, on peut craindre à juste titre une inflation des responsabilités techniques au détriment des apprentissages. Là, le temps ni l'argent ne font rien à l'affaire, sans étroite collaboration avec les territoires qui en prendraient une bonne partie en charge le risque serait trop grand que l'autonomie se fasse sur le dos des élèves. C'est un problème dont je suis parfaitement conscient, qui réclame une nouvelle et claire définition des objectifs de l'école et des responsabilités du chef d'établissement primaire. "En 2012, Endrizzi et Thibert évoquaient le passage d’un modèle gestionnaire à un modèle de direction au service des apprentissages, confirmant les propos de Gaussel (2007) sur le rôle grandissant de la cheffe ou du chef d’établissement qui lui permet d’impulser une politique pédagogique spécifique et « de faire de son établissement une organisation apprenante »." (Dossier de veille de l’IFÉ, n°118)

C'est une réelle confiance entre la Nation et son école qu'il faut construire, et qui suppose l'abandon par l'Etat d'une certain nombre de prérogatives et d'obsessions auxquelles il s'accroche depuis 150 ans. On peut prendre l'exemple de la Finlande sur de nombreux points : "la Finlande a une approche systémique de la gouvernance des établissements. Dans ce système, les enseignantes et enseignants ont une place privilégiée : elles et ils jouissent d’une considération professionnelle et sont valorisé.e.s du fait de leur contribution à la prospérité économique, à la créativité culturelle et à la justice sociale. Dans cette dynamique de reconnaissance, elles et ils coopèrent « volontiers à la réalisation des objectifs nationaux » et cette attitude est pour eux « une façon de se faire réellement entendre à l’échelon national » (Hargreaves et al., 2009). D’autre part, les programmes, encadrés par l’État, sont déterminés au niveau des écoles et sont rédigés par les équipes enseignantes, au niveau des municipalités, « selon des modalités adaptées aux élèves ». « Le système repose [donc] sur la confiance dans la capacité des enseignants à bien transmettre en conformité avec les orientations données » et sur la responsabilisation de chacun « vis-à-vis de ses propres élèves mais aussi par rapport à l’établissement et à la société dans son ensemble »." (IFÉ, opus cité)

La France conservatrice, jacobine et fortement centralisée devrait donc changer son mode de fonctionnement, et substituer à la pyramide éducative institutionnelle qui brime les velléités d'autonomie (et les équipes éducatives) un nouvel ordre plus horizontal qui offre à des établissements primaires autonomes le choix de ses méthodes et de ses moyens pour parvenir à l'objectif commun de la réussite scolaire de leurs élèves. Les EPLE évidemment devraient aussi profiter de ce cadre rénové.


Le carcan sera difficile à desserrer tant depuis des siècles il comprime les libertés. Quel gouvernement osera démanteler ainsi l'éducation nationale ? Et puis les réticences sur le terrain persistent, cultivées avec démagogie par quelques réfractaires dont l'intérêt réside dans la sujétion des enseignants à des lubies d'un autre temps.

Pourtant l'intérêt de l'autonomie des établissements est celui des enseignants. Qui pourrait imaginer que la réussite des élèves soit celle du seul chef d'établissement, si charismatique pourrait-il être ? Bouvier en 2015 introduit "l’idée d’un management pédagogique de proximité reposant sur une vision stratégique pédagogique collective, mobilisant des valeurs de coopération et d’intelligence collective. Cela suppose une technostructure se défaisant d’une lourde pratique des injonctions et normes, pour favoriser le développement et le partage de compétences ; une évolution du milieu pédagogique qui se caractérise par « une forte présence d’altruisme individuel, une inébranlable solidarité de corps » et une incroyable « autarcie pédagogique collective » en sortant du statu quo." (IFÉ, opus cité) Ce n'est que dans un contexte collectif et d'équipe que l'autonomie d'une école peut fonctionner et porter ses fruits. Faire croire qu'un chef d'établissement du primaire ne pourrait être qu'un agent de coercition est effarant... à condition d'une révolution systémique. Alors "le principal enjeu « pour les chefs d’établissement consiste à devenir capables de faire progresser et de relever le niveau des performances en coopérant avec les autres acteurs de l’établissement et des intervenants extérieurs, en apprenant à leur contact et en influant sur leur comportement » (Hargreaves et al., 2009). On retrouve ici les tenants d’une organisation apprenante dans lesquelles les individus, par leurs comportements, leur culture, leurs attitudes, constituent une communauté apprenante, aboutissant à une plus grande performance et une meilleure gestion du changement. Dans cette organisation, la cheffe ou le chef d’établissement interagit avec les enseignants, les gestionnaires et personnels enseignants qui assurent conjointement les fonctions de direction pour faire émerger des « communautés professionnelles » et renforcer « l’efficacité collective »." (IFÉ, opus cité)

Quelles sont les peurs des enseignants à l'égard d'une autonomie réelle de terrain sous la Direction d'un chef d'établissement du primaire ? Elles sont de trois ordres, et ambivalentes :

  • d'abord la modification des relations entre les enseignants et le chef d'établissement qui aujourd'hui n'est qu'un "enseignant chargé de direction", même si de l'accord de tous ce rôle a fortement évolué. J'ai répondu plus haut à cette crainte qui n'a pas lieu d'être tant l'intérêt de l'un est celui des autres.
  • ensuite l'éventualité d'une perte de sens si le chef d'établissement n'est pas originaire du corps enseignant. Pour le GDiD comme pour moi la nécessité d'avoir enseigné en classe de nombreuses années avant de postuler à un tel poste est une évidence. Comme bâtir un projet d'équipe autrement ? La confiance se construit avec l'expérience du rôle de l'autre.
  • enfin la perte d'un cadrage hiérarchique très peu anxiogène aujourd'hui. Qui voit son IEN en dehors de "conférences pédagogiques" si peu adaptées à nos besoins ? Mais il a aussi ses limites : comment je peux exprimer mon besoin de reconnaissance, mes besoins de formation, mes difficultés... ou mes satisfactions ?
Ambivalentes. Parce que les agents de terrain se réclament d'une autonomie pédagogique qui pourtant les contraint et les étouffe. Aujourd'hui un enseignant est seul face à ses responsabilités et ses difficultés, voire ses déboires. A moins de cas graves de dysfonctionnement d'élèves ou de familles alors signalés à qui de droit, au terme de procédures complexes et souvent en fin de compte inopérantes, un enseignant reste sans moyen pour faire face à ses difficultés : les collègues sont au courant mais ne peuvent rien y faire, la Directrice ou le Directeur n'a que peu de moyens pour intervenir. C'est mon expérience de vingt années de Direction qui parle. Je voudrais aider plus, et mieux, mais que puis-je faire ? Je travaille en équipe alors nous convoquons la famille, nous discutons de façon plus ou moins détendue, cela finit bien... ou mal, voire très mal. Et puis moi j'ai ma classe aussi, je n'ai guère de temps et d'énergie à y consacrer. Tout se ligue contre nous.

On peut alors légitimement imaginer un fonctionnement d'équipe, tel qu'expliqué plus haut, dans lequel chaque cas est envisagé, souligné, exprimé, accompagné. Un enseignant face à une difficulté ne devrait jamais se retrouver seul. Ni une Directrice ou un Directeur d'ailleurs. Comment pourrait-on excuser une seconde que notre malheureuse collègue Christine Renon, que jamais je n'oublierai, ait pu se trouver à ce point isolée dans son malheur ? Mais notre situation présente convient tant à certains qu'ils ne veulent surtout pas en changer.

Si j'exprime ici tout mon désir d'une autonomie réelle des écoles à la condition d'un système éducatif rénové, c'est parce que je crois profondément qu'y réside l'intérêt de nos élèves. Je cite : "Les conclusions de l’OCDE basées sur les évaluations PISA, publiées en 2013 et 2015, indiquent également que « les résultats du Programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves (PISA) suggèrent l’existence d’une corrélation entre, d’une part, l’adoption d’une combinaison intelligente d’autonomie et de responsabilisation, et d’autre part, l’amélioration des résultats scolaires ». Plus précisément, « les établissements disposant d’une plus grande marge de manœuvre quant au programme et à la pédagogie affichent de meilleurs résultats que les autres, ce qui n’est pas le cas de ceux qui disposent de plus de latitude en matière de gestion des ressources »." (IFÉ, opus cité)

Il est en qui imaginent que je cherche "le pouvoir" lorsque je réclame la création d'établissements du primaire. Oui, je le revendique, je réclame le pouvoir de faire plus et mieux pour chacun des élèves de mon école ! Depuis vingt ans que je suis Directeur j'ai principalement veillé à faciliter le travail des enseignants de mon école en les soulageant du mieux que je pouvais, sans jamais oublier l'intérêt des élèves ni celui des familles. C'est souvent facile à concilier tant les intérêts des uns rejoignent ceux des autres, tant un enseignant détendu est plus attentif et efficace, tant une famille confiante sera plus attentive aux besoins de son enfant, tant le bien-être d'un enfant l'autorisera à réussir et s'en réjouir. Mais le labeur est ingrat et compliqué, de plus en plus compliqué et énergivore même si je sais aujourd'hui me concentrer sur l'essentiel.

Un statut... Des établissements du primaire... Mais quel gouvernement, quel ministre osera révolutionner l'école ? Il va falloir du temps, beaucoup de temps, s'armer de patience. Oui nous verrons dans les mois et les années qui viennent quelques petits changements. Je ne suis pas pessimiste, le métier de Directeur d'école va changer, mais à la marge seulement, jusqu'à ce qu'un visionnaire soumette à la France un vrai projet.

Pour une fois la conclusion ne sera pas de moi : "Il s’agit de ne pas oublier que « les politiques doivent s’inscrire dans la durée pour espérer garantir l’équité et l’égalités des chances dans un système éducatif. Dix ou vingt ans ne suffisent pas pour parvenir à pareil résultat » (Sahlberg, 2009), et qu’« il n’y a pas d’autonomie sans responsabilités collectives et sans intelligence collective, et l’intelligence collective est un construit » (Bouvier, 2015)." (IFÉ, opus cité)


samedi 11 janvier 2020

De l'ombre à la lumière...

Je ressens un grand trouble.

Je l'écris et le réécris depuis longtemps, l'école est malade. Inefficace, inéquitable, elle a perdu tout son sens. S'il nous faut continuer à donner des coups d'épée dans l'eau, à quoi bon ? Lorsque j'ai débuté il y a fort longtemps nous avions envie d'accompagner nos élèves, nous étions convaincus du bien-fondé de notre travail. Envie et conviction, tout tient dans ces deux mots. Aujourd'hui chacun d'entre nous s'évertue à vouloir y croire encore, alors que déprimés ce n'est plus qu'un effondrement général du système que nous constatons.

Le sondage auquel s'est adonné le ministère auprès des Directrices et Directeurs d'école est symptomatique du fonctionnement général de l'école aujourd'hui : brouillon, dispersé, factuel, privilégiant la forme au détriment du fond. Il devait servir de miroir à notre profession, mais l'image a été "photoshoppée", si déformée qu'elle en devient ridicule. Les syndicats d'ailleurs lisent cet indigeste salmigondis chacun à leur façon, on y trouve à manger et à boire.

J'ai déjà exprimé à quel point la forme de ce sondage était idiote : destiné aux Directrices et Directeurs d'école, n'importe qui pouvait y répondre. Et puis ces questions fermées ! "Lorsque vous êtes en classe, vous êtes souvent interrompu pour répondre à une sollicitation liée à votre fonction de direction." Sans blague ? "Vous auriez prioritairement besoin d’appui pour… ?" Sans rire ? Ah oui je vais vous mettre un emploi-civique alors je veux savoir à quoi il va servir. Et encore "Dans votre fonction de direction, estimez-vous que votre autorité est reconnue par… ?" sans que soient proposés dans les choix possibles le ministère et surtout... les familles ! Et aussi "En tant que directeur / directrice d’école, vous souhaiteriez… ?" sans que soit proposée l'option "Devenir chef d'établissement" ou "Obtenir un statut de Directeur d'école". Dommage, la réponse aurait été intéressante.

Les questions ouvertes n'étaient pas meilleures. De plus le choix de n'extraire au pifomètre que 3001 réponses sur les 29000 enregistrées - qui n'étaient certainement pas toutes de Directeurs - montre une grande légèreté. Néanmoins ce fatras de propos donne quelques pistes intéressantes qui montre que malgré tout Directrices et Directeurs ne se laissent pas duper par les discours syndicaux extrêmes, qui voudraient que nous soyons "des enseignants comme les autres", exaltent l'illégale et hilarante "direction collégiale" ou les "républiques scolaires" (on m'a sorti ça sur Facebook, j'en rigole encore). Pour ces gens-là nous avons besoin de temps - certes, j'en conviens - et d'une "aide" quelconque (qui aurait elle un statut, bien entendu), et puis barka ! C'est si simple.

Soigne-t-on une maladie en n'en traitant que les symptômes ?

Nous qui sommes sur le terrain savons que le traitement doit être global. C'est un ensemble de mesures qui est nécessaire, et pour les "grosses" écoles elles sont si complémentaires que seule la création d'un statut de chef d'établissement du primaire permettre de les mettre en place. Ainsi dans les "pistes d’amélioration possibles" seuls 27% des répondants évoquent la simplification des tâches : et pan dans les dents du ministère, car au-delà des choses absurdes - que nous avions listées - nous prenons notre travail au sérieux qu'un statut spécifique nous permettrait d'accomplir dans la sérénité.

Seuls 2% des répondants veulent "le retour des EVS". Comme quoi les regrets exprimés sur les réseaux sociaux ne font pas recette.

Nous sommes 11% à exprimer que nous voulons un statut ou devenir chef d'établissement. C'est peu ? Que nenni ! Car ce chiffre apparaît dans "les tâches à simplifier"... ce qui n'a guère de rapport et montre plutôt la conviction de 11% des Directrices et Directeurs que seule la création d'un statut peut redéfinir notre métier.

La question "En tant que directeur / directrice d’école, souhaiteriez-vous être associé à l’évaluation des professeurs de votre école … ?" a également été posée. La réponse est intéressante car elle montre que cette évaluation des enseignants, chiffon rouge constamment agité par les syndicats extrémistes, n'est en aucun cas la priorité des Directrices et Directeurs d'école. Vous savez que ce n'est pas non plus celle du GDiD : nous estimons que l'évaluation des enseignants est une tâche spécifique, devenue rare hélas car elle limite les possibilités d'évolution dans nos métiers, qui réclame des compétences particulières et n'a de sens que si elle peut s'accompagner de formations adaptées aux besoins. Nous pensons que les IEN devraient pouvoir se recentrer sur cette mission primordiale et avoir le temps et les moyens de mieux l'accomplir. Mais néanmoins 25% des répondants sont d'ores et déjà prêts à accomplir cette tâche si elle nous est dévolue, ce qui est énorme, pour 74% contre - j'en fais partie mais ne porte aucun jugement -. On peut faire partie de la chaîne hiérarchique sans pour autant avoir la charge d'en évaluer les agents (et de toute manière mes IEN successifs m'ont toujours demandé mon avis lorsqu'ils venaient inspecter un enseignant de mon école). Bref... ce chiffon rouge est bien en loques.

Autre question ouverte, "Avez-vous d’autres éléments relatifs à vos missions de direction sur lesquels vous souhaitez vous exprimer ?" Il s'agit bien de s'exprimer sur notre travail actuel, pas sur nos souhaits, et spontanément 24% évoquent une "revalorisation du statut". Il ne faut pas se tromper là non plus, c'est un très gros chiffre, surtout que plus haut seul 1% exprime qu'il n'est "Pas besoin de lien de supériorité, de lien hiérarchique sur les enseignants".



Néanmoins donc je suis troublé. Pas par les réponses, ni par le sondage lui-même dont il va être bien difficile de tirer quelque leçon que ce soit pour le ministère. Les syndicats vont continuer sur leur lancée, même s'il va être plus difficile pour nos ennemis de faire croire que "les Directeurs d'école" ne veulent pas d'un changement de statut. Je suis troublé parce que je ne vois pas dans ce genre de démarche un quelconque projet pour l'avenir de l'école.

Je le réécris, l'école est malade. Elle est inefficace et inégalitaire, elle devrait résoudre les problèmes mais ne fait aujourd'hui qu'en amplifier beaucoup voire en créer de nouveaux. On peut soigner quelques points douloureux, donner un peu moins de charge de classe, offrir un téléphone ou un ordinateur portable aux Directrices et Directeurs, partager du temps de secrétariat, supprimer ou alléger quelques tâches... Mais l'école restera malade et continuera de traîner ses maux intrinsèques et de maltraiter élèves, Directeurs et enseignants. Où est là-dedans l'autonomie indispensable aujourd'hui des écoles ? Où sont les besoins des territoires ? Où sont les moyens indispensables au changement du système ? Où sont les élèves ?

Je persiste à penser, je persisterai à écrire que l'école primaire française doit changer de paradigme. Qu'en 2020 nous fonctionnions comme il y a 150 ans sans seulement nous poser la question de nos fonctionnements me parait une aberration sans nom. Pourtant les projets alternatifs existent, comme celui de certains syndicats ou celui du GDiD, qui seraient un début de réponse. On ne peut continuer sans cesse à tenter d'éviter les obstacles qui s'accumulent de plus en plus sur notre route, nos enfants, nos petits-enfants ne méritent pas de rester la dernière roue du carrosse, celle qui est la plus faible et parfois se brise. Je veux, je réclame, un projet d'ensemble pour une école du XXIème siècle, pas une école de la confiance qui n'est qu'un mot comme on a pu aussi nous donner ceux de bien-être ou de bienveillance, mais une école efficace et équitable qui ne laisse plus personne au bord du chemin. Je veux que notre procession d'aveugles s'illumine enfin.