mercredi 2 octobre 2019

Des témoignages à pleurer...

Depuis le geste de notre collègue Christine Renon à Pantin, les témoignages s'accumulent dans les boîtes de courriel du GDiD. Je ne peux pas répondre à tous, je suis désolé, mais moi aussi entre ma classe, le Direction de mon école, mes responsabilités familiales et le GDiD je suis aux taquets, la tête dans le guidon, et fort fatigué également.

Néanmoins je veux citer certains, dans l'anonymat bien entendu et sans que quiconque puisse être "repéré" par une institution qui nous le savons tous est plus rapide à dégainer pour nous blâmer que pour résoudre ses propres problèmes... ou simplement montrer la moindre compassion pour une Directrice qui s'est donnée la mort de manière très explicite, ou pour une profession entière de Directrices et Directeurs qui paye quotidiennement le prix fort.

Je n'ai pas changé un mot de ces témoignages. Les parenthèses indiquent une omission volontaire (texte trop long, indice trop flagrant...) :

" '...) On s'épuise bien plus vite quand personne ne se rend compte (ou ne veut pas se rendre compte) des heures de travail invisible (combien de soirées devant mon ordinateur pendant que beaucoup d'autres sont devant leur télévision): les collègues ne se posent même pas la question, les parents ne peuvent pas le savoir et la hiérarchie fait semblant de ne pas s'en rendre compte (...)"

"(...) la responsabilité qui à mon sens n’appartient qu’au seul système. Celui-là même qui détruit ceux qu’il est sensé protéger , qui isole et qui reste sourd à la souffrance de ses plus humbles et dévoués éléments. Alors stop au dévouement ,à l’humilité et à la culpabilité ! Il ne faut plus que de tels drames se passent (...)"

"(...) toujours en convalescence suite à une succession de « burn-out » accumulés les dernières années de ma carrière (...), tenant difficilement le coup, mais restant debout grâce à une vie privée riche et chaleureuse, mais accumulant les problèmes de santé (bronchites, sinusites à répétition, pneumonie grave … ), retournant sans cesse au travail après un minimum de jours d’arrêt- maladie, et épuisement important qui a fait que depuis, mes paupières se ferment à tout moment pour m’obliger à me reposer et NE PLUS VOIR. (...)"

"(...) Cette année je ne suis plus directrice, j'ai jeté mon tablier après plus de 20 ans de direction. C'était devenu trop difficile ces dernières années... (...)"

"(...) ces beaux projets ces belles idées ne résistent pas aux contraintes du temps. Concilier le métier, l'engagement associatif ou participatif et la vie privée est compliqué. (...)"

"(...) Pour une moyenne de 50 h par semaine, le nez dans le guidon, pendant toutes ces années, comment avons - nous pu le faire ? (...)"

"(...) Jusqu’à quand notre investissement de chaque jour, notre envie de bien faire notre travail nous porteront sans que nous nous effondrions? Directrice (...) depuis 20 ans, je fais de mon mieux mais l’épuisement me gagne comme pour Christine que je ne connaissais pas personnellement mais que je comprends tellement ! Je ne tiens que parce que je pense aux collègues, à mes enfants, aux élèves et à leurs familles... (...)"

"(...) J'ai été instit puis PE, douze ans directeur d'écoles parfois grosses... Et puis j'en ai eu marre ! Marre d'être méprisé, maltraité (à tous les sens du terme), d'exercer un métier fantôme ! (...) je n'ai rien vu changer, et (...) j'ai passé le concours de personnel de direction. Avec succès. J'ai laissé tomber l'école pour le collège, où tout n'est pas merveilleux mais où il y a un statut, un métier, une carrière. (...)"

"(...) cette pauvre Christine Renon, qui à mes yeux, était évidemment une cheffe d'établissement ! (...)"

"(...) Je suis directrice depuis plus de 15 ans, (...) et j’aime mon métier. Je n’ai jamais connu une rentrée comme celle-ci. Comme tous les ans, je ne pars jamais de l’école avant 18h (souvent vers 19h30), je déjeune en 15-20 min max pour travailler le midi, je suis à l’école tous les mercredis matins (4h au minimum) et tous les samedis ou dimanches matins (3h aussi minimum, souvent plus). Mais, contrairement à d’habitude, je suis loin d’avoir terminé. Je m’en vais donc (oui, j’ai des enfants que je tente de voir entre deux portes) en laissant tout un tas de trucs moins urgents sous la carpette et ma conscience professionnelle ne s’en accommode pas. Depuis plusieurs jours, j’ai une douleur dans la poitrine et je remarque que je suis stressée. (...)"

"(...) Je suis directrice depuis 13 ans et les conditions de travail sont de plus en plus difficiles. Je suis de ceux et de celles qui espèrent toujours que les choses évoluent dans le bon sens mais c’est de pire en pire. (...)"

"(...) ... Au début, j'y arrivais à peu près, puis au fil des années j'ai senti la pression tomber sur la fonction (...) J'ai tenu bon jusque mon âge légal de retraite (...) Je suis partie épuisée sans avoir tous mes trimestres (...). Et je respire ! Le geste de Christine Renon m'a ébranlée et réveillé tous mes démons... D'autres avant elle se sont suicidées dont une directrice formidable à Belfort il y a quelques années, mais ce qui me touche, c'est le sacrifice de Christine qui très lucide quand elle a écrit toutes ses lettres qui sont autant de témoignages sur les conditions de travail des directeurs d'école : ce qu'aucun n'avait jamais osé faire, elle l'a fait ! (...)"

Evidemment j'ai aussi reçu des courriels mettant en cause le monde syndical, et bien sûr plus particulièrement le SNU, FO et SUD, dont nous savons tous qu'ils proclament à tous les vents que les Directrices et Directeurs d'école ne peuvent être que "des enseignants comme les autres" :

"(...) les responsables on les connait. (...)"

"(...) un syndicat en particulier parle du problème de la "direction d école" pour une nouvelle fois ne pas nous nommer. Honte à eux ! (...)

"(...) ce qui me rend furieux, c'est la lamentable récupération qu'en font les syndicats alors qu'ils ont favorisé cet acte. Et tout bien réfléchi, ils sont même fautifs. (...)"

Je dénie clairement au SNU toute légitimité pour parler au nom des Directrices et Directeurs d'école. Leurs proclamations de ces derniers jours sont une offense à la mémoire de Christine Renon, qui était très claire dans son courrier, qu'il faut lire bien entendu, si vous ne l'avez déjà fait.

Je dénie également au désastreux organe du politburo du SNU soit le "Café Pédagogique" toute compétence pour simplement évoquer la question de la Direction d'école. Ce torchon a fait suffisamment de mal depuis qu'il existe pour avoir aujourd'hui la décence de se la boucler.

S'il faut lire un article, c'est plutôt celui - remarquable - de Cécile Roaux dans The Conversation. Pas étonnant, elle a été Directrice d'école, et sait intimement ce dont elle parle. Elle ne fait pas semblant d'oublier les problèmes qu'elle a pu connaître au profit d'une idéologie douteuse, elle ! J'en cite un extrait où elle fait bien remarquer que les "deux tiers des directeurs réclame ce statut." Ce statut que nous portons depuis vingt ans :

"(...) C’est à n’en pas douter un grave problème pour le système scolaire, et donc finalement pour les élèves eux-mêmes. En effet, la littérature scientifique est très claire : de la qualité du leadership dans une école – en particulier de la manière dont est suscité et coordonné le travail en équipe – dépendent la qualité des apprentissages et la prévention de problèmes comme la violence et le harcèlement, sans que ce soit bien entendu le seul facteur.

Malgré cette évidence, dans nos propres recherches portant sur un échantillon national contrôlé de près de 6 000 enseignants du primaire dont 2 221 directeurs et directrices, les deux tiers des enseignants refusent l’idée d’un statut hiérarchique des directions d’école. À l’inverse la même proportion de deux tiers des directeurs réclame ce statut.

On pourrait y voir là un conflit de pouvoir classique où les enseignants « résisteraient » à une hiérarchie malveillante et où à l’inverse les directeurs en quête éperdue d’une amélioration statutaire et salariale seraient prêts à pactiser avec cette même hiérarchie, voire à en devenir le représentant sous la figure honnie et maintes fois évoquée dans nos travaux du « petit chef ».

Ce n’est pas aussi simple parce que c’est oublier les souffrances réelles des directeurs. Elles ne sont pas que réclamation d’un « statut », qui ne réglerait sans doute pas ces difficultés. Ces difficultés sont à la fois une réelle question de moyens, mais surtout une question de légitimité et de clarification idéologique, nécessitant une véritable mise à plat des relations de pouvoir au sein de l’institution. (...)"

Il faut lire cet article en entier, pas se contenter de la citation qui précède. Parce que voilà des choses qui font plaisir à lire. Mais je me serais passé volontiers de cet abominable coup au cœur que fut le suicide de notre collègue... J'ai encore mal, très mal.

Pascal Oudot

2 commentaires:

  1. Tout le monde s’en fout !
    Cela fait des années qu’on attend un signe, un geste, une attitude.
    Cela fait des années que l’institution nous promet mais qu’il n’y a pas les sous, ou parce qu’il faut bien faire des concessions aux syndicats, aux IEN, ou je ne sais trop qui.
    Cela fait des années que le travail s’empile.
    Cela fait des années que les sondages prouvent.
    Cela fait des années que les enquêtes nationales, internationales montrent, expliquent, démontrent.
    Mais …
    Rien…
    Ou si peu. Du bout des lèvres et des budgets.
    A chaque fois qu’une réforme est avancée, elle ne nous sert pas, elle est un prétexte de l’institution pour mieux asservir, mieux contraindre, pas pour nous venir en aide.
    De cette tragédie n’attendez rien. Les syndicats récupéreront à leur sauce, le ministère proposera des solutions qui l’arrangent, les parents seront dans l’empathie avant de venir râler, les IEN continueront comme si rien ne s’était passé ou rien qui puisse arriver.
    C’est pas de leur responsabilité, de leur faute.
    C’est l’agent qui avait des problèmes…
    Et nous, nous continuerons notre métier, nos burnout, nos insomnies, nos migraines, nos heures, nos solutions mal équilibrées.
    Quand l’émotion cédera la place à un autre fait divers, on nous oubliera et rien ne changera.
    Tout le monde s’en fout.
    Désolé, mais j’ai pas trop le moral sur ce coup.
    J Michel

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  2. Merci Pascal! Des années que je lis le guide sans jamais participer parce que... Je me trouve toutes les excuses du monde pour laisser faire les autres! Mais là ! 1000 fois merci de dire à la lettre près tout ce que je ressens, et en particulier, ta tirade sur ces putain de syndicats de merde qui s'approprient la parole d'une des nôtres à leur profit. Alors, promis! Demain, je paye ma cotisation (là aussi, je traîne...) pour lire encore et encore ton combat !
    Thierry

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