mercredi 16 octobre 2019

Le temps ne fait rien à l'affaire...

Il existe un syndicat qui lorsqu'il parle des Directrices et Directeurs d'école nous apprend que (je cite)

" Il y a trois leviers pour améliorer les conditions d’exercice : le temps, la reconnaissance salariale, l’allègement de la charge de travail administratif. "

J'ai déjà évoqué la question du secrétariat. La reconnaissance salariale ? Oui, certainement, mais cela changera-t-il mes conditions de travail ?

En revanche la question du "temps" nécessaire au fonctionnement d'une Direction d'école est intéressante. Ayant charge de classe à temps plein j'apprécierais certainement d'y être remplacé au moins une journée par semaine. Mais croire qu'une telle mesure pourrait suffire est illusoire et pour le comprendre il peut être bon de prendre l'opinion des intéressés Directrices et Directeurs d'école qui n'ont aucune charge de classe, et pourfendre l'idée que notre métier consisterait principalement à remplir de la paperasse (ou plutôt du courriel) pour notre institution. Certes c'est une partie prenante de notre fonction, et qui s'est largement amplifiée depuis dix ans. Mais ce n'est pas forcément la plus contraignante ni la plus fatigante, même si l'alléger serait une bonne idée.

Voilà donc quelques témoignages supplémentaires. Les crochets indiquent qu'une partie du texte a été enlevée.

" [...] Je suis directeur en REP+, 16 classes, un dispositif ULIS école, 310 élèves, 20 collègues, 2 EFS, 6 ATSEM, 5 AESH, 2 professeurs d'ELCO, 2 services civiques, 3 assistants pédagogiques et j'en passe… et j'ai une décharge totale de classe.
Le privilège ultime… enfin c'est ce que je croyais avant d'avoir ce poste, quand j'avais 1 jour de décharge pendant 7 ans dans une école de 6 classes en RRS. Loin de moi la volonté de me plaindre, j'ai choisi d'être directeur et ce métier m'apporte beaucoup de satisfactions. Mais je suis tombé dans le piège: je suis devenu directeur de mon école 24h sur 24. Je travaille tous les soirs chez moi jusqu'à 21h [...] (je sais, c'est difficile à croire, mais les sollicitations permanentes quand je suis dans mon bureau m'empêchent de rédiger par exemple des comptes-rendus de réunions).
Il m'arrive fréquemment de me réveiller la nuit car je pense à des choses à ne pas oublier; je me lève et vais noter dans mon agenda. Personne ne le fait pour moi, je gère TOUT SEUL. J'ai la même charge de travail qu'un chef d'établissement mais je suis TOUT SEUL. Et toujours pas de statut... [...] "

" [...] comme j’ai une décharge totale je culpabilise d’oser dire que je n’ai le temps de rien, que tout est fait dans l’urgence permanente, que je fais des journées de 12 h avec des listes longues comme le bras que je n’arrive jamais à terminer ... et que mon mari pète de un câble parce que je bosse trop ... et pourtant il est enseignant ! [...] "

" [...] J’ai eu jusqu’à 341 élèves pour 13 classes dont une ULIS tout ça pour une demi décharge .... [...] Nous sommes tous dans la même galère : petites écoles sans décharges, écoles rurales, grosses écoles ... L’équilibre est tout simplement intenable dans la durée... avec quelles conséquences sur notre santé physique et mentale ? Même si je sais que certains collègues tiennent au fait de garder le contact avec une classe et refusent l’idée d une décharge totale, jongler avec les deux est vraiment très compliqué ... [...] "

" [...] 21 classes, 390 élèves, rep+... et le constat que c'est bien plus que du temps qu'il faut si l'on veut que ça fonctionne : redéfinir le métier de directeur, ses missions, ses responsabilités. Fournir des moyens humains, donner un pouvoir d'agir à la hauteur des responsabilités, protéger les personnels par un statut ... il y a tant de choses à faire... [...] "

" [...] 10 classes et une ulis 280 élèves 5 aesh, 13 collègues, 6 agents communaux et une journée en classe.( la pire journée de la semaine....) Et le portail... et le téléphone et les élèves en crise et 40 mails par jour...et seule... Impression d'un cerveau saucissonné, d' une pensée éclatée façon puzzle... Et après 10 à 11h de travail ininterrompu, pas de pause déjeuner...ou alors au lance pierre...harassée. [...] "

" [...] Oui, on pourrait être complexé lorsqu’on a une décharge totale tout comme moi, mais le fait est que rien n’est adapté à la réalité du terrain quelle que soit la taille de l’école!
Petite immersion dans vis ma vie de directeur : aujourd’hui, j’ai commencé un bilan de mes commandes à 8h47 (C’est pour le 17/10) mais ça n’a duré que 10mn30 avant de ne reprendre qu’à 14h42 pendant 17mn pour reprendre ce soir à 18h12... je n’avais pas anticipé que j’allais ouvrir la porte de l’école 38 fois, soigner 6 bobos blessures ou gastro, répondre aux demandes de 6 collègues, régler des soucis sur le temps périscolaire du midi, consulter voire répondre aux 52 mails de partenaires sociaux, médicaux, mairie, ou institutionnels... et accessoirement rester de bonne humeur pour le bien de tous... [...] "

" [...] 9 classes, un jour de bureau sans classe /semaine + une autre journée toutes les trois semaines...238 élèves , 9 AESH, 9 collègues, 6 personnels municipaux... Je suis sur mon lieu de travail tous les jours de 07h15 à 20h/21h, pas le temps pour la pause méridienne, le mercredi matin et très souvent le week-end... Je me réveille la nuit pour noter ce qu'il me reste à faire par peur d'oublier... Je suis rincé...mais je ne sais pas trop par quel réflexe archaïque je ne veux rien lâcher !
Il va pourtant bien falloir. Et j'adore mon taf.
Bref, j'exerce un métier fantastique pour un salaire conséquent (260€ de prime tout compris...) Je vais donc regarder les postes d'adjoint à pourvoir au prochain mouvement. Je ne pense malheureusement pas que les choses changent... Pourquoi payer pour un travail qui est déjà fait ? Le système tient encore en broyant les bonnes volontés. Peu leur importe. Le cynisme des décisionnaires est criminel. Le manque de courage et de solidarité de notre profession est désespérant. [...] "

" [...] la direction d’école n’est pas un métier, c’est une fonction... [...] une fonction de direction qui est aussi un job à 200% . C’est intenable! [...] " 

" [...] Groupe scolaire rep+ 401 élèves 21 classes 24 enseignants 6 atsems 4 aseh 1 service civique... Je ne vois pas le jour... [...] "

" [...] décharge totale...et 60h par semaine, sans arriver à tout boucler... [...] "

" [...] j’ai même 21 classes 25 collègues et j’en passe aussi. Je suis épuisée, plus de vie de famille, un conjoint qui n’a pas supporté [...] "

" [...] déchargée complètement. Pour tous ceux qui pensent que C est le rêve et bien ils se trompent 380 élèves 16 enseignants 12 aesh 1 AED pas de contrat civiques. Bref je bosse le soir car dans la journée je passe mon temps à répondre au tel à ouvrir et fermer le portail et mes missions de pilotage sont difficiles à mettre en place... [...] "

" [...] La première année, j'ai vécu un cauchemar: entre une directrice en retraite qui avait jeté tout le travail de sa classe disant que je ferai à mon idée (je débutais à l'époque une GS), trois collègues "déjantées", une guerre installée entre les Atsem et ces collègues, 4 élèves de GS au comportement indescriptible de violence, l'arrivée d'Allemagne d'une enfant autiste, qui venait avec des couches et qui se déshabillait presque complètement, 4 classes sans décharge, et personnellement 3 enfants en bas âge. [...]
Pendant deux ans, j'ai œuvré seule en faisant de mon mieux, j'ai souffert seule ... et en 2006, on m'a diagnostiqué une maladie orpheline du sang. J'ai subi un lourd traitement, de longs mois de convalescence mais je me suis relevée, doucement et j'ai repris mes fonctions de directrice dans une autre école. Et puis, les conditions d'exercice se sont à nouveau dégradées petit à petit depuis 2013, et bizarrement parallèlement ma santé aussi! J'ai à nouveau traversé des périodes de stress intense au boulot: cas de harcèlement entre élèves, d'attouchements, de conflits entre parents, de violence et propos racistes, d'agressions par des parents, d'élèves insupportables de violence et grossièreté,d' incendie dans l'école, de conflits entre agents municipaux .... et j'en passe et des meilleurs!
Et à l'heure où j'écris cette lettre, je suis chez moi, me préparant à retourner à l'hôpital car je suis en rechute de ma maladie ... idem qu'il y a 16 ans! Tout ça pour ça me dis-je! [...] "


" [...] Je viens de regarder mon cahier de direction dans lequel je note tout ce que j'ai à faire lors de mes journées de décharge. Je ne tiens pas ce cahier pour prouver mon travail mais juste pour ne pas oublier de l'effectuer. En effet, les directeurs vous expliqueront que la direction ne s'arrête jamais. Même devant nos élèves (car nous avons une classe), il faut gérer les problèmes de l'école et répondre au téléphone, ouvrir la porte aux retardataires, joindre les familles des absents pour s'assurer qu'il n'est rien arrivé aux enfants sur le trajet de l'école... Donc je note dans le cahier et j'essaie de profiter de mes 6 heures de décharge pour effectuer ces tâches. A la fin de chaque journée de décharge (qui dure 9h au lieu des 6 prévues car la pause méridienne est consacrée à mon travail et que la journée commence plus tôt et finit plus tard) j'ai le sentiment d'en avoir fait beaucoup, mais surtout le sentiment d'en avoir encore plus à faire... [...] "

" [...] Comme dit mon père, ex-officier dans l’Armée française, à haut niveau : « c’est bizarre : Dans l’armée, on nous donnait des objectifs, AVEC les moyens pour y parvenir. Dans l’Education Nationale, on vous donne les objectifs, SANS les moyens qui vont avec. » [...] "

" [...] Bonsoir, en premier burn out je vois un psychiatre pour la deuxième fois ce soir... 20 ans de direction et j'ai demandé un aménagement cette année à la rentrée. Du coup vu le déroulé de ce qui s'y passe je ne sais pas si j'aurais envie du revenir... [...] "

" [...] En retraite depuis un an, j'ai encore des "angoisses" liées à la direction d'école... [...] "

" [...] heureusement, j’ai survécu 
- A l’impossibilité de tout faire et donc de toujours pouvoir être prise en défaut, par les parents, l’administration, la mairie, le périscolaire, les collègues 
- A l’insatisfaction permanente du travail jamais fini 
- A la course à l’urgence pour essayer d’être à jour - A la rage de voir qu’il est 20 heures et qu’il faut quand même penser à rentrer à la maison sans avoir réussi à faire tout ce qu’on avait prévu 
- A la non-bienveillance de notre administration (la bienveillance et la confiance sont pour les élèves, pas pour nous) 
- Aux tableaux et enquêtes à rendre pour hier 
- A la fatigue de semaines de 60h, partagées entre classe et bureau 
- Au débordement et à la tête qui éclate 
- Au manque total de médecine du travail (pas une visite en 40 années de carrière) 
- Aux instants de grande solitude
[...]
- A l’incompréhension de l’opinion publique qui croit bêtement qu’on a les mêmes heures que les élèves (les élèves ont des heures, pas nous !)
- Au fait de passer son temps au four et au moulin à la fois (classe, portail, téléphone, bureau, cour, dortoir, salle des maîtres, réunions…)
- Au mécontentement des parents qui n’apprécient pas qu’on ne réponde pas au téléphone et qu’on n’ouvre pas la porte alors qu’évidemment, c’est juste qu’on ne peut pas, puisqu’on fait la classe et qu’il n’y a personne pour répondre, même en cas d’urgence !
[...]
- A l’inclusion des enfants en situation de handicap, sans aide, (ou avec une aide de 9h, alors que la semaine scolaire est de 24h), le tout créant une surcharge de travail énorme (réunions de suivi et rencontres des soignants,etc…)
- Aux suspicions, aux accusations de certains parents pour un oui, pour un non (J’ai toujours défendu l’Ecole et les parents aussi, mais il existe toujours quelques situations très compliquées que l’on doit affronter) [...] "

Il est effectivement désormais nécessaire de survivre.



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