dimanche 24 mai 2020

Le silence est d'or...

Nous vivons une période surprenante à plus d'un titre, riche d'enseignement et de prises de conscience.

Nous avons fermé nos écoles le 13 mars dans la stupéfaction. J'ai relu dans mon "cahier de classe" la dernière phrase dictée par mes élèves de Grande section ce vendredi soir là : "C'est le Président de la République qui l'a dit." Il nous alors fallu improviser dans la précipitation des organisations inédites : organiser l'accueil  des enfants de soignants, organiser la "continuité pédagogique"... ce qui signifiait un usage immodéré des moyens de communication modernes que l'Etat ne met pas à notre disposition : contacter les familles, rassurer, expliquer, assurer par des enseignants volontaires l'encadrement de quelques enfants dans des conditions sanitaires strictes... En somme, exercer notre métier de Directeur d'école. Qui mieux que nous aurait pu le faire ? Pour autant cela n'a certainement pas été facile. Nous avons tous passé des journées entières le smartphone à la main et les yeux rivés sur un écran.

Ce travail impromptu mais décisif a eu des effets inattendus. Soudain les français, d'habitude si prompts à nous traiter de feignants et de profiteurs, se sont rendus compte qu'enseigner ou diriger une école sont de vrais métiers qui réclament compétence et disponibilité. Contrairement aux discours qui se voulaient rassurants ce n'était pas "l'école à la maison" mais bien un pis-aller. Nos parents d'élève ont réalisé que faire apprendre ne s'improvise pas. Bien sûr de notre côté il y a eu des ratés, des erreurs, des exagérations, dans ces tâches qu'on nous réclamait soudain sans jamais nous y avoir préparés. Mais nous avons fait notre travail et nous pouvons nous en enorgueillir. Même notre institution, après quelques injonctions inopérantes voire franchement stupides et quelques beaux discours lénifiants, a fini par se taire lorsqu'elle a consenti à admettre que le travail se fait sur le terrain, et non dans les bureaux.

La France est tout à coup devenue fière de ses fonctionnaires, santé, enseignement, comme elle est devenue fière aussi de tous ceux qui ont persisté à faire tourner la machine, qui exercent les métiers de base dont on ne parle jamais: postiers, routiers, manutentionnaires, caissières, agriculteurs, éleveurs, ou les ouvriers qui malgré les difficultés ont continué à produire dans des petites entreprises ces produits qui nous sont indispensables. Y compris, hélas, les menuisiers qui fabriquent les cercueils...

Dans ce contexte les revendications du GDiD devaient s'effacer. Bien sûr nous les avons en tête, d'autant plus que la gestion de la crise nous donne raison. Mais comme les politiques nous devions respecter un silence décent. Il y a un temps pour tout, et parfois le silence est d'or.

Il ne faut pas mésestimer la prise de conscience institutionnelle de l'importance du rôle tenu par les Directrices et Directeurs d'école. Lorsqu'il a été question d'une reprise partielle le 11 mai dernier, ce n'est pas un hasard si le travail a été dévolu conjointement aux élus municipaux et aux Directeurs, à l'exclusion de toute autre personne. Quelques-uns que par décence je ne nommerai pas ont eu beau agiter le drapeau de la responsabilité des IEN, c'est bien NOUS qui avons dû prendre les décisions localement. Cela ne s'est pas fait sans heurts, parfois, avec les élus. Mais aussi souvent dans une vraie collégialité, du moins dans les petites communes car les barons politiques ont souvent tendance à vouloir imposer leur point de vue. A leur décharge, il faut comprendre que beaucoup y ont vu l'opportunité de consolider leur électorat avant un second tour éventuel, voire d'en profiter. C'est peut-être indécent, dans une certaine mesure, mais ce n'est pas absurde. Et on ne peut exclure une part de sincérité.

Alors il y a eu de l'excitation pour tous, et pour nous Directrices et Directeurs d'école beaucoup de stress, beaucoup d'anxiété, beaucoup de travail, - énormément de travail ! -. un travail épuisant pour faire appel aux familles volontaires, faire le tri des prioritaires ou nécessiteuses dans les niveaux concernés, pour faire le point sur les enseignants disponibles, pour expliquer à tous les choix, pour répondre aux familles frustrées ou apaiser les peurs, mettre en place un protocole sanitaire parfois inapplicable dans des écoles mal ou sous-équipées... quitte parfois à ne pas ouvrir l'école.

Chacun a pu réaliser que les deux fractures majeures de notre Nation ne sont pas un leurre. La fracture territoriale d'abord, avec des écoles en ruine et sans moyens d'un côté, d'autres richement bâties et équipées de l'autre. La fracture sociale ensuite, avec des familles pauvres pour lesquelles conserver son toit et manger à sa faim sont des questions autrement plus importantes que celle de s'équiper numériquement, et d'autres qui ont pu travailler à domicile sur un matériel récent et conserver emplois, salaires, tout en s'occupant activement de leurs enfants... Que dire ? La distanciation physique qui nous est aujourd'hui imposée est pour moi une triste illustration de la réalité de notre pays dont la devise est battue en brèche : notre Liberté est restreinte, notre égalité est illusion, notre Fraternité... je ne suis pas sûr.

Nous avons tous nos difficultés personnelles : de jeunes enfants que nous ne voulons ou pouvons pas scolariser pour diverses raisons qui pour moi sont toutes valables, maladie maligne, conjoint que nous ne voulons surtout pas contaminer... Que pouvait exprimer le GDiD depuis deux mois ? Se taire était une volonté politique, c'était aussi un besoin pratique. J'en suis membre parce que je veux porter une idée collective, mais je refuse catégoriquement d'en exclure les individus tant ce que porte et supporte chacun d'entre nous mérite toujours d'être entendu. Comme je considère qu'une classe n'est pas un tout mais une somme d'individualités qui TOUTES méritent d'être portées, accompagnées, aidées, je considère notre association comme une somme d'adultes responsables dont chaque besoin, chaque réticence, chaque peur, mérite d'être écoutée. Donc nous avons continué à travailler sur notre groupe Facebook tant bien que mal pour que l'entraide ne soit pas un vain mot, et il faut le dire tant bien que mal parce que le GDiD c'est en plus du reste. Nous ne sommes pas des entités abstraites, nous sommes des personnes avec des familles, notre travail, nos doutes et nos peurs aussi. Alors nous ne pouvions pas en rajouter. JE ! je ne pouvais pas en rajouter.

Cela ne signifie pas que nous n'avons rien fait. Le 26 février dernier, et nous avons à peine eu le temps d'en faire état, Pierre Lombard était encore au Sénat pour défendre notre projet, accueilli en même temps que Pierre Fotinos qui depuis longtemps dénonce notre absurde précarité institutionnelle. Et puis, peut-être est-il temps d'en parler, il existe dans notre pays de nombreux groupements locaux de Directrices et Directeurs qui défendent notre point de vue. Si quelques centrales syndicales nous sont alliées - et je ne mésestime pas leur influence -, le travail de quelques-uns en région mérite d'être salué. Notre emprise nationale a longtemps été notre faiblesse car nous sommes dispersés, alors le travail local est très important. Merci ! Dois-je ajouter que beaucoup de ces Directrices et Directeurs font partie du GDiD ? Ou sont sympathisants, mais ce serait sympa de participer à l'effort financier de l'association mais moi bon ce que j'écris alors ouais mais quand même ça coûte pas cher et puis... ça peut rapporter gros.

Parce que les efforts de chacun (je le réécris, le GDiD ce sont les efforts de chacun) ont fait que Mme Cécile Rilhac, Députée du Val-d'Oise, a de nouveau posé une proposition de Loi pour faire évoluer notre position dérisoire en statut fonctionnel. Mme Rilhac est une obstinée sur ce point, avec de plus une énergie que je salue bien bas : réunions multiples avec des Directrices et Directeurs dans de nombreuses régions, présence aux entretiens de la Commission... On dirait Alain Rei et Dominique Bruneau dans l'extraordinaire périple qu'ils ont fait en France ces dernières années ! Mme Rilhac fera comme M. Frédéric Reiss partie du panthéon du GDiD. Je plaisante, mais il y a des noms que je n'oublierai pas.

Je ne veux pas alourdir ce billet, alors je réserve mes commentaires pour un autre. Toujours est-il qu'il s'agit d'une vraie évolution, qui va dans le sens dans ce que réclame le GDiD depuis longtemps. Avec des réserves peut-être, mais Mme Rilhac a su écouter et se montre prête à toute évolution du projet.

Et puis... un choc. Comme si nous en avions besoin. Un collègue se donne la mort dans son école. Nous savons tous que ce n'est pas un hasard quand on choisit ce lieu-là pour un geste fatal. Je suis très concerné, comme moi il approchait de la retraite. Qu'est-ce qu'il n'a pas supporté ? Un reproche ? Une remarque stupide ? De quitter son travail ? Je ne pense rien, je constate, et comme il semblerait qu'il n'ait pas donné d'explication, contrairement à Christine Renon... J'ai pensé l'année dernière à mettre fin à mes jours lors du "burn-out" que je vous ai certainement relaté. C'est stupide mais passer par-dessus la rambarde de mon balcon du 5ème étage paraissait si facile... Je l'ai juste envisagé.

Eh ! Oh ! Je ne voulais pas vous plomber votre dimanche ! Mais simplement que vous sachiez que d'une part vous n'êtes pas seule ou seul avec vos doutes et votre questionnement, votre fatigue, mais aussi que le GDiD aussi est encore là, bien vivant.


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