samedi 11 janvier 2020

De l'ombre à la lumière...

Je ressens un grand trouble.

Je l'écris et le réécris depuis longtemps, l'école est malade. Inefficace, inéquitable, elle a perdu tout son sens. S'il nous faut continuer à donner des coups d'épée dans l'eau, à quoi bon ? Lorsque j'ai débuté il y a fort longtemps nous avions envie d'accompagner nos élèves, nous étions convaincus du bien-fondé de notre travail. Envie et conviction, tout tient dans ces deux mots. Aujourd'hui chacun d'entre nous s'évertue à vouloir y croire encore, alors que déprimés ce n'est plus qu'un effondrement général du système que nous constatons.

Le sondage auquel s'est adonné le ministère auprès des Directrices et Directeurs d'école est symptomatique du fonctionnement général de l'école aujourd'hui : brouillon, dispersé, factuel, privilégiant la forme au détriment du fond. Il devait servir de miroir à notre profession, mais l'image a été "photoshoppée", si déformée qu'elle en devient ridicule. Les syndicats d'ailleurs lisent cet indigeste salmigondis chacun à leur façon, on y trouve à manger et à boire.

J'ai déjà exprimé à quel point la forme de ce sondage était idiote : destiné aux Directrices et Directeurs d'école, n'importe qui pouvait y répondre. Et puis ces questions fermées ! "Lorsque vous êtes en classe, vous êtes souvent interrompu pour répondre à une sollicitation liée à votre fonction de direction." Sans blague ? "Vous auriez prioritairement besoin d’appui pour… ?" Sans rire ? Ah oui je vais vous mettre un emploi-civique alors je veux savoir à quoi il va servir. Et encore "Dans votre fonction de direction, estimez-vous que votre autorité est reconnue par… ?" sans que soient proposés dans les choix possibles le ministère et surtout... les familles ! Et aussi "En tant que directeur / directrice d’école, vous souhaiteriez… ?" sans que soit proposée l'option "Devenir chef d'établissement" ou "Obtenir un statut de Directeur d'école". Dommage, la réponse aurait été intéressante.

Les questions ouvertes n'étaient pas meilleures. De plus le choix de n'extraire au pifomètre que 3001 réponses sur les 29000 enregistrées - qui n'étaient certainement pas toutes de Directeurs - montre une grande légèreté. Néanmoins ce fatras de propos donne quelques pistes intéressantes qui montre que malgré tout Directrices et Directeurs ne se laissent pas duper par les discours syndicaux extrêmes, qui voudraient que nous soyons "des enseignants comme les autres", exaltent l'illégale et hilarante "direction collégiale" ou les "républiques scolaires" (on m'a sorti ça sur Facebook, j'en rigole encore). Pour ces gens-là nous avons besoin de temps - certes, j'en conviens - et d'une "aide" quelconque (qui aurait elle un statut, bien entendu), et puis barka ! C'est si simple.

Soigne-t-on une maladie en n'en traitant que les symptômes ?

Nous qui sommes sur le terrain savons que le traitement doit être global. C'est un ensemble de mesures qui est nécessaire, et pour les "grosses" écoles elles sont si complémentaires que seule la création d'un statut de chef d'établissement du primaire permettre de les mettre en place. Ainsi dans les "pistes d’amélioration possibles" seuls 27% des répondants évoquent la simplification des tâches : et pan dans les dents du ministère, car au-delà des choses absurdes - que nous avions listées - nous prenons notre travail au sérieux qu'un statut spécifique nous permettrait d'accomplir dans la sérénité.

Seuls 2% des répondants veulent "le retour des EVS". Comme quoi les regrets exprimés sur les réseaux sociaux ne font pas recette.

Nous sommes 11% à exprimer que nous voulons un statut ou devenir chef d'établissement. C'est peu ? Que nenni ! Car ce chiffre apparaît dans "les tâches à simplifier"... ce qui n'a guère de rapport et montre plutôt la conviction de 11% des Directrices et Directeurs que seule la création d'un statut peut redéfinir notre métier.

La question "En tant que directeur / directrice d’école, souhaiteriez-vous être associé à l’évaluation des professeurs de votre école … ?" a également été posée. La réponse est intéressante car elle montre que cette évaluation des enseignants, chiffon rouge constamment agité par les syndicats extrémistes, n'est en aucun cas la priorité des Directrices et Directeurs d'école. Vous savez que ce n'est pas non plus celle du GDiD : nous estimons que l'évaluation des enseignants est une tâche spécifique, devenue rare hélas car elle limite les possibilités d'évolution dans nos métiers, qui réclame des compétences particulières et n'a de sens que si elle peut s'accompagner de formations adaptées aux besoins. Nous pensons que les IEN devraient pouvoir se recentrer sur cette mission primordiale et avoir le temps et les moyens de mieux l'accomplir. Mais néanmoins 25% des répondants sont d'ores et déjà prêts à accomplir cette tâche si elle nous est dévolue, ce qui est énorme, pour 74% contre - j'en fais partie mais ne porte aucun jugement -. On peut faire partie de la chaîne hiérarchique sans pour autant avoir la charge d'en évaluer les agents (et de toute manière mes IEN successifs m'ont toujours demandé mon avis lorsqu'ils venaient inspecter un enseignant de mon école). Bref... ce chiffon rouge est bien en loques.

Autre question ouverte, "Avez-vous d’autres éléments relatifs à vos missions de direction sur lesquels vous souhaitez vous exprimer ?" Il s'agit bien de s'exprimer sur notre travail actuel, pas sur nos souhaits, et spontanément 24% évoquent une "revalorisation du statut". Il ne faut pas se tromper là non plus, c'est un très gros chiffre, surtout que plus haut seul 1% exprime qu'il n'est "Pas besoin de lien de supériorité, de lien hiérarchique sur les enseignants".



Néanmoins donc je suis troublé. Pas par les réponses, ni par le sondage lui-même dont il va être bien difficile de tirer quelque leçon que ce soit pour le ministère. Les syndicats vont continuer sur leur lancée, même s'il va être plus difficile pour nos ennemis de faire croire que "les Directeurs d'école" ne veulent pas d'un changement de statut. Je suis troublé parce que je ne vois pas dans ce genre de démarche un quelconque projet pour l'avenir de l'école.

Je le réécris, l'école est malade. Elle est inefficace et inégalitaire, elle devrait résoudre les problèmes mais ne fait aujourd'hui qu'en amplifier beaucoup voire en créer de nouveaux. On peut soigner quelques points douloureux, donner un peu moins de charge de classe, offrir un téléphone ou un ordinateur portable aux Directrices et Directeurs, partager du temps de secrétariat, supprimer ou alléger quelques tâches... Mais l'école restera malade et continuera de traîner ses maux intrinsèques et de maltraiter élèves, Directeurs et enseignants. Où est là-dedans l'autonomie indispensable aujourd'hui des écoles ? Où sont les besoins des territoires ? Où sont les moyens indispensables au changement du système ? Où sont les élèves ?

Je persiste à penser, je persisterai à écrire que l'école primaire française doit changer de paradigme. Qu'en 2020 nous fonctionnions comme il y a 150 ans sans seulement nous poser la question de nos fonctionnements me parait une aberration sans nom. Pourtant les projets alternatifs existent, comme celui de certains syndicats ou celui du GDiD, qui seraient un début de réponse. On ne peut continuer sans cesse à tenter d'éviter les obstacles qui s'accumulent de plus en plus sur notre route, nos enfants, nos petits-enfants ne méritent pas de rester la dernière roue du carrosse, celle qui est la plus faible et parfois se brise. Je veux, je réclame, un projet d'ensemble pour une école du XXIème siècle, pas une école de la confiance qui n'est qu'un mot comme on a pu aussi nous donner ceux de bien-être ou de bienveillance, mais une école efficace et équitable qui ne laisse plus personne au bord du chemin. Je veux que notre procession d'aveugles s'illumine enfin.


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