dimanche 10 mars 2019

Les filles aînées de Phorcys et de Céto...

Suite au premier vote de la Chambre en faveur de la "Loi pour l'école de la confiance", de nombreux députés de la majorité sont chargés de porter la bonne parole dans les territoires, et de "rassurer" - ce sont leurs termes - les personnels de l'éducation nationale, et en premier lieu les Directrices et Directeurs d'école.

Ils ont pour cela des "éléments de langage", comme on dit, soit un texte standard dont je vous épargnerai la teneur même s'il pointe quelques éléments intéressants. N'oublions en aucun cas, comme je l'expliquais dans le billet précédent, que le texte doit passer devant le Sénat, être éventuellement amendé, repasser devant la Chambre... pour ensuite être explicité avec des décrets d'application. On n'y est donc pas encore.

Néanmoins on peut légitimement prévoir une conséquence quasi inéluctable de cette loi pour ce qui concerne la direction des écoles, soit une division d'un corps de Directeurs qui n'existe pourtant pas en trois parties distinctes:

1) les "Directeurs adjoints au chef d'établissement", qui auront en charge les afférents du référentiel-métier actuel : administration certes mais aussi certainement la partie pédagogique du métier avec la gestion des projets d'école, les synergies inter-écoles et inter-cycles, etc. En soit, je l'ai déjà écrit, c'est un métier à inventer mais dont je pense qu'il pourra être passionnant. D'où ma recommandation expresse aux Directrices et Directeurs d'école actuels de se précipiter sur ces postes sans écouter les Cassandre, tant il est indispensable que les amoureux de l'école primaire publique donnent à ce nouveau statut - pour le coup c'en sera un car les récipiendaires seront certainement amenés à intégrer le corps des "personnels de direction" - un avenir radieux proche des besoins de l'école publique laïque et obligatoire et de ses élèves.

2) les Directrices et Directeurs d'école qui pendant quelques années subsisteront nombreux, et dont le statut est nuageux même s'il semblerait que se profile au fond d'un long tunnel un semblant d'amélioration qui hélas, si le Sénat n'agite pas bras et jambes pour imposer un statut spécifique, n'apporterait que des régimes de "décharge" légèrement valorisés et éventuellement une "indemnité" qui suivrait peut-être le même chemin. Bref, pour le pécore moyen, un cautère sur une jambe de bois. Mais je suppose que cela pourrait satisfaire le SNU et autres affidés qui depuis des lustres ne réclament que cela au nom d'une idée qu'ils restent les seuls à défendre tant elle est idiote. De là à écrire que ces gens-là sont idiots je ne m'y risquerai pas mais vous pouvez à bon droit imaginer le fond de ma pensée.

3) aaaah là il est difficile de trouver un nom : des "référents" ? Des Directrices et Directeurs d'école - sans le titre - qui feraient dans chaque école attachée à un collège le lien avec les familles et les élèves ? Et qui géreraient toutes les merdes quotidiennes - innombrables - que nous connaissons tous ? Pour l'instant il semble que le ministère n'ait pas vraiment pensé à cette "mission" - oui, nous sommes des missionnaires, avec tous les à-côtés que vous pouvez imaginer tas de petites coquines et de petits coquins -. Voilà un truc complètement dans les limbes, que NOUS nous savons indispensable et la base active de notre travail de chaque jour. Ce travail que jamais ne pourra faire un "Directeur adjoint au chef d'établissement" dans les écoles dont il aura la charge, quels que soient sa bonne volonté et son charisme. Les familles surtout ont besoin d'un interlocuteur reconnaissable et "respectable", qui doit donc avoir un titre connu et identifiable, parce que notre inconscient collectif est un support indispensable aux derniers métiers historiquement proches du "peuple", dernières preuves également de la présence de l'Etat dans nos 35000 communes après la disparition des postiers ou autres.

Ainsi, telles les filles aînées de Phorcys et de Céto, ces Grées qui n'avaient qu'un seul œil à se partager, nous aurions trois fonctions différentes pour une seule vision et un seul métier, celui de Directeur d'école. Ce n'est évidemment aucunement ce que le GDiD réclame depuis vingt ans.


Nous voulions un statut, un seul, pour les Directrices et Directeurs d'école. Mais nous admettions qu'avec 45000 écoles de tailles si différentes ce statut ne pouvait passer que par des regroupements d'écoles en "établissements du premier degré". Nous avons été rejoints dans cette idée par plusieurs syndicats dont je dois citer le SGEN-CFDT tant leur projet est similaire au nôtre.

Aujourd'hui ce projet est battu en brèche. Nous travaillons sans relâche avec nos alliés depuis plusieurs semaines - sans pour autant rejeter le projet du Ministre - pour faire comprendre les tenants et aboutissants de cette loi, comme nos craintes nos doutes nos interrogations ou nos suspicions. Le Ministre, disons-le, n'est aucunement à l'écoute. Nos demandes restent vaines, depuis de très longs mois. Pour autant nous persistons, et c'est pour l'instant auprès de nos élus, sénateurs et députés, que nous faisons d'autant plus le forcing qu'ils sont nombreux à soutenir, et certains depuis très longtemps, nos revendications qui leurs semblent légitimes et propices à une amélioration du succès scolaire de nos élèves. C'est bien là notre première volonté, non ? Même s'il faut admettre que notre double casquette est devenue importable et j'en suis hélas actuellement une vivante illustration.

Les Grées étaient les sœurs aînées des Gorgones et donc de Méduse. Il est à craindre que cette division difficilement compréhensible donne également naissance à quelques monstres. Comme nous avons tous connu des Directeurs d'école pétant plus haut que leur cul et persuadés de leur compétence, Peut-être connaîtrons-nous des chefs d'établissement ou adjoints imbéciles et imbus de leur pouvoir. Je ne néglige aucunement cette possibilité. Pour autant je sais l'infinie capacité de résistance d'un enseignant du primaire ! Elle ou il est quotidiennement dans sa classe et au contact des familles, nul mieux que lui n'est capable de faire ou de ne pas faire : un système qui ne convient pas ne peut pas fonctionner. J'ai donc, cela pourrait paraître étrange, une grande confiance dans la capacité de freinage de ceux qui sont sur le terrain et gèrent au jour le jour les avancées ou les difficultés de leurs élèves.

Comme vous le voyez, contrairement à ce que vous pourriez imaginer de moi, j'ai tout autant confiance que j'appréhende l’avenir. Oui, au GDiD nous avons des idées et des envies, oui nous avons un projet, pour autant nous n'avons pas la science infuse. Nous ne sommes pas aussi nombreux que nous le souhaiterions parce que nous avons du mal à nous  faire connaître (allez, bougez-vous !), mais nous avons la conviction de l'importance de notre travail et de la puissance de son avenir. Pourquoi travaillons-nous ? Pour que nos élèves réussissent, et nous ferons tout pour ça. Nous ne cherchons pas quoi que soit d'autre, pouvoir ou gloriole comme peuvent le clamer certains, nous voulons simplement faire notre métier du mieux qu'il nous est possible. Pour l'instant c'est impossible et peine perdue.

Je veux terminer ce billet avec un petit mot sur un autre convaincu, je veux parler de Lucien Marbœuf, dont tous vous connaissez les merveilleux écrits - ce type a un talent ahurissant! -. Son dernier billet m'a agacé. Mais j'entends pleinement ses interrogations, dont certaines sont aussi les miennes. Nous nous "connaissons" depuis de longues années, le respect est mutuel, il y a certainement aussi de part et d'autre un peu d'affection et c'est étonnant car nous ne nous sommes jamais vus. C'est la magie d'internet après des années de rencontres virtuelles. Je suspecte Lucien d'avoir été influencé par de nombreux écrits à charge, alors que le projet du Ministre ne peut pas à mon idée être rejeté en bloc tant il a d'aspects intéressants. Mais je ne peux pas non plus mettre une seconde en doute son honnêteté intellectuelle (et puis je garde son bouquin en tête, si vous ne l'avez pas lu et aimez vos élèves précipitez-vous). En revanche il est clair que les questions, les interrogations, les doutes comme les craintes sont nombreux.

Allez, des bisous à tous. J'imagine difficilement que notre métier puisse devenir pire qu'il ne l'est actuellement, Je veux me convaincre que les choses ne peuvent aller que dans le bon sens. Mais nous ne devons rien lâcher. Discutez avec nous sur Facebook ! Et rejoignez-nous !:

1 commentaire:

  1. C'est vrai, tout cela est encourageant mais peut-être encore plus inquiétant…
    Nous sommes 3 directeurs dans ma commune d'exercice. Nous travaillons ensemble depuis des années et sommes amis. Un collège. Si une école du socle est créée et que l'un de nous peut devenir l'adjoint du principal, imaginez la situation… Va-t-il falloir aller se vendre ?

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