dimanche 9 décembre 2018

Et maintenant ?

"... De Saint-Loup, mon père fit un bond de comète : car franchissant d'un seul coup les faubourgs, il fut nommé - à sa grande surprise - instituteur titulaire à l'école du chemin des Chartreux, la plus grande école communale de Marseille.
Elle était gouvernée par un « directeur sans classe », qui était une sorte de proviseur. Il pouvait aller voir M. l'inspecteur d'Académie sans la moindre convocation, il était membre du jury du brevet élémentaire et même parfois, du brevet supérieur !
D'ailleurs, le concierge avait dit devant moi, à mon père charmé, que les douze instituteurs des Chartreux étaient « l'élite des maîtres », et qu'au bout de quatre ou cinq ans de service, ceux qui le désiraient étaient immédiatement nommés directeurs,et souvent à Marseille même.
Cette déclaration du concierge de l'école du chemin des Chartreux fut souvent citée dans la famille, et ma mère - qui en était toute glorieuse - la répéta devant Mme Mercier et Mlle Guimard, en ajoutant qu'après tout, ce concierge exagérait peut-être un peu : mais elle n'avait pas l'air de le croire.
Elle était toujours pâle et frêle, mais heureuse, entre son Joseph, ses deux garçons, et sa machine à coudre toute neuve. ..."

Je me replonge souvent dans ce merveilleux livre qu'est "La gloire de mon père", de Marcel Pagnol, que j'ai la chance de posséder dans l'édition Pastorelly de 1957 - imprimée à Monaco ! -. Ce récit a fait beaucoup dans mon enfance pour me conforter dans mon idée qu'instituteur était un métier noble : quel plus bel apostolat pouvais-je imaginer que celui d'éduquer de jeunes esprits ? J'étais comme "ces maîtres d'autrefois. Ils avaient une foi totale dans la beauté dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l'avenir de la race humaine."

Aujourd'hui encore je crois fermement que mon métier est un métier magnifique. Il est certes souvent difficile, en maternelle, d'accueillir des petits sauvages égocentriques pour en faire des enfants joyeux et curieux d'apprendre. Cela réclame beaucoup d'énergie et parfois même de l'abnégation, cela provoque beaucoup de fatigue, avec l'âge et les changements de mentalité cela me parait de plus en plus compliqué, mais ça fonctionne. Combien en ai-je vu quitter ma classe, quitter l'école, prêts à découvrir les beautés de la lecture quand ils n'étaient pas déjà lecteurs ? J'y crois encore, j'y crois toujours.

Sauf que nous ne sommes plus en 1886. Le "modèle" scolaire de cette époque n'a quasiment pas évolué, alors que deux grandes guerres et beaucoup d'autres massacres, comme 130 années, ont changé nos façons de penser, nos besoins, nos désirs, nos envies, notre mode vie surtout. Je vois des professeurs de tous niveaux se demander si le modèle professoral face à l'élève est encore pertinent alors qu'il ne l'est plus depuis si longtemps - s'il l'a été un jour -. On nous suggère avec raison d'imaginer d'autres fonctionnements, de partager notre savoir plutôt que le délivrer, de faire évoluer la répartition de nos élèves au sein de groupes de diverses formes et peut-être éphémères...

Puisque nos méthodes d'enseignement doivent changer, car nous voulons le meilleur pour nos élèves, pourquoi la structure de l'école devrait-elle rester immuable ?

La création des CEG en 1959, des CES en 1963, puis leur évolution, furent des étapes nécessaires à une scolarisation poussée et une meilleure formation pour les enfants de notre pays. Aujourd'hui la France n'a pas à rougir de son taux de bacheliers ni de son enseignement.


Les efforts accomplis dans l'éducation après le primaire ont porté leurs fruits. Cela signifie-t-il que l'école maternelle et l'école élémentaire sont efficaces ? On pourrait le croire puisque certains réclament que rien n'y change. Pour autant nous savons bien que ce n'est pas la vérité. Dès l'école maternelle nous percevons que certains de nos élèves, malgré nos efforts ininterrompus, seront en difficulté dans leurs études. Nous essayons de leur donner le maximum de ce que nous pouvons, mais la structure de nos écoles, avec leurs classes et leurs enseignants intangibles, avec leurs effectifs pléthoriques, ne nous permet pas toujours d'offrir à chaque enfant ce qu'il devrait recevoir pour réussir.

Certes des efforts sont faits, comme récemment le dédoublement des classes des CP dans certains secteurs; mais cela au détriment d'un jeune dispositif - le "plus de maîtres que de classes" - qui n'a jamais été évalué et qui autorisait les Directeurs d'école à mettre des enseignants en sureffectif ou à dédoubler des groupes en fonction des besoins éducatifs.

Pourquoi je cite ce dispositif ? Parce que pour la première fois on reconnaissait au Directeur d'école sa responsabilité pédagogique comme son rôle de pilotage, et on lui en donnait une partie des moyens. Parce que si notre métier de Directeur d'école est aujourd'hui avec le référentiel-métier pleinement reconnu comme un métier à part entière, nous n'avons pas  plus de moyens pour l'exercer ! Nos locaux sont contraints par les communes qui en sont propriétaires et gestionnaires, nos crédits de fonctionnement ou de projets sont contraints par ces mêmes communes qui n'ont pas toutes l'envergure financière qui serait parfois nécessaire, nos répartitions sont contraintes par un nombre imposant d'élèves que nous ne pouvons que dispatcher du moins mal qu'il nous est possible, les enseignants que nous gérons n'acceptent pas si facilement de changer de niveau ou de groupe ou de lieu d'enseignement... Là où nous devrions "impulser" ou "animer", nous ne pouvons la plupart du temps qu'administrer l"indispensable ou l'urgent. Notre latitude est dérisoire. D'autant que 80% d'entre nous sommes en charge de classe...

Et cela ne devrait pas changer ? "Noli me tangere." nous assènent de nombreux syndicats à longueur de temps. Cette dimension christique donnée à l'école ne peut pas convenir, nous ne pouvons plus nous en satisfaire ou nous en contenter. C'est la réussite de nos élèves qui est en jeu. L'école DOIT changer.

Mon tempérament optimiste me laissait imaginer lors de ces dernières élections professionnelles un vaste élan philosophique, une démarche volontaire et joyeuse portant au pinacle nos alliés syndicaux. Ce ne fut pas le cas. Chacun aujourd'hui proclame sa victoire, et le nombre d'instances est tel dans l'éducation nationale que certainement chacun a raison. Les résultats sont difficiles à lire. Alors untel progresse localement dans ce département, celui-ci gagne un siège dans son académie pour telle branche professionnelle mais en perd un autre ailleurs...

Concrètement rien n'a été vraiment bousculé, semble-t-il. Et surtout au CTMEN où chacun conforte sa place.


Pourquoi ces résultats du Comité Technique Ministériel me gênent-ils ? Parce que si je ne m'abuse ce sont bien ses élus qui discuteront le bout de gras avec le ministère lors des rendez-vous de l'agenda social dont je vous rappelle que la question de la Direction d'école fait partie. Si nos camarades du SE et du SGEN comptent à eux deux 5 sièges, la FSU à elle seule seule en compte 6. Je ne compte guère sur la CGT pour soutenir les revendications du GDiD. Que fera FO ? Ils peuvent parfois nous surprendre même si leurs plus récentes déclarations laissent peu d'espoir. Le SNE ? Peut-être, sauf que le siège est partagé avec le SNALC qui certes veut un statut pour les Directeurs d'école mais est nettement plus réticent pour changer le statut de l'école elle-même.

Alors... et maintenant ?

On peut supposer que le ministre, emporté par son élan, va faire des propositions sans tenir aucunement compte de celles de ses interlocuteurs. On sait la propension de M. Blanquer de n'en faire qu'à sa tête, et les divisions syndicales lui laissent pour cela un boulevard si large que jusqu'à présent il a fait ce qu'il voulait quand il le voulait. Les propositions du ministre iront-elles dans notre sens ? C'est possible, mais je crains néanmoins qu'il en fasse trop, ou qu'il aille inventer des incongruités mortifères - je suis très suspicieux par exemple des rapports avec le collège, ou de sa vision de l'école maternelle -. Nous pouvons espérer d'abord que la vision que nous avons tous de l'école au service de chaque élève ne sera pas trop bousculée. Nous pouvons espérer que les syndicats représentatifs sauront défendre l'âme de nos métiers. Nous pouvons imaginer un changement de notre métier de Directrice et Directeur d'école et espérer qu'il corresponde à la vision que nous en avons. Croiser les doigts ? Je ne suis pas superstitieux. Mais continuer insister persister oui ! Cent fois, mille fois oui.

Pascal Oudot

PS : je suis navré de le redire, mais nous avons besoin de sous. Beaucoup d'entre vous ont adhéré pour l'année scolaire 2018-2019, je vous en remercie infiniment. Alors que pouvez-vous faire de plus ? Cela correspond en fait totalement à la mission que vous vous êtes donnée en adhérant à l'association : faites-nous connaître, parlez du GDiD autour de vous, envoyez un courriel à vos collègues... Plus nous serons nombreux plus nous serons forts. Et peut-être certains accepteront-ils de nous donner 20 euros qui nous permettront de continuer  à bosser pour eux, pour vous, pour nous, pour nous tous. Merci d'avance pour votre investissement en temps et en énergie !

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